Kafuku était monté un certain nombre de fois dans des voitures conduites par des femmes et son expérience l’amenait à classer les conductrices en deux catégories : celles qui étaient un peu trop agressives et celles qui étaient un peu trop prudentes. Les dernières étaient infiniment plus nombreuses que les premières – de quoi sans nul doute se réjouir. En somme, les femmes étaient en général plus polies et conduisaient leur véhicule avec plus de prudence que les hommes. Bien entendu, on n’allait pas se plaindre de la politesse ou de la prudence d’un chauffeur, même si ce style de conduite pouvait irriter les autres conducteurs. Par ailleurs, les femmes appartenant au groupe des « agressives » avaient tendance à se voir elles-mêmes comme d’éminentes conductrices ; elles ne manquaient pas une occasion de se moquer de celles qui étaient trop timorées et se montraient fières de ne surtout pas leur ressembler. Lorsqu’elles déboîtaient soudainement, elles n’étaient visiblement pas conscientes que leur manœuvre obligeait les autres conducteurs à écraser d’un coup leur pédale de frein. Ce qu’ils faisaient avec de grands soupirs ou en lançant des exclamations peu amènes. Bien sûr, il existait aussi des femmes qui n’appartenaient à aucune des deux catégories. Des femmes qui conduisaient tout à fait normalement, sans être ni trop agressives ni trop prudentes. Et parmi elles, certaines étaient aussi des pilotes émérites. Pourtant, Kafuku avait remarqué que, pour une raison indéterminée, même ces dernières manifestaient toujours certains signes de nervosité au volant. Il n’aurait pas été en mesure de décrire concrètement cette nervosité mais, lorsqu’il était assis à la place du passager, il devinait chez la conductrice une tension sous-jacente qui l’empêchait de se sentir tout à fait à l’aise. Du coup, il avait la gorge anormalement sèche, ou bien il se mettait à parler de choses inutiles et stupides, pour éviter le silence. Bien entendu, s’il existait des hommes très bons conducteurs, il y en avait aussi des mauvais. Mais, chez la plupart d’entre eux, la tension était indécelable. Non pas qu’ils aient été totalement détendus au volant. Sans doute en réalité étaient-ils également très nerveux. Mais ils semblaient être capables de mettre leur stress à distance (peut-être était-ce quelque chose d’inconscient chez eux), de ne pas le manifester. Ils étaient en mesure de mener à bien une conversation tout à fait normale en restant maîtres de leur conduite, de séparer en somme les deux activités.
D’où provenait cette différence entre conducteurs masculins et féminins ?
Kafuku l’ignorait.

Haruki Murakami, Des hommes sans femmes 

cm_6_by_daydreamers 

Oui-Oui est joyeux

Dans sa voiture jaune

Non-Non lui sourit

Well, Un mémorable pique-nique   ©