La poésie en dit long et c’est vite fait.
La prose ne va pas très loin et prend du temps

Charles Bukowski, Contes de la folie ordinaire

je t'aime E

La vraie poésie ne veut rien dire, elle ne fait que révéler les possibles.
Elle ouvre toutes les portes.
À vous de franchir celle qui vous convient.

Jim Morrison

~~~~~

Le poème, cette hésitation prolongée entre le son et le sens. 
Paul Valéry, Tel quel

Promesse

Je descends rarement de mon cinquième étage avec vue.
Il faut qu’un événement dérange suffisamment mon inertie pour rompre le charme qui me retient dans ma tour « d’y-voir ».
Le marché de la poésie dans sa 37ème édition en fut un.
Je ne vais jamais dans les salons, foire du livre ou autres raouts de gens de plume – on comprendra pourquoi plus loin. Par ailleurs, j’ai un rapport compliqué à la poésie, je l’aime mais avec quelques préventions envers ce qui exhaussant indûment son statut (« statutification ») la survalorise et tout ce qui la médiatisant ou la socialisant la surreprésente. Mais un ami avait émis le désir de me rencontrer sur le site de cet événement. Si je suis peu sociable en termes de confraternité littéraire, je ne le suis pas « dans le civil ».

J’acceptais donc, me disant que je serais aussi sur le motif. Et je l’y fus. 
Ce qui suit est un modeste rapport d’étonnement.

Après quelques stations de métro avec changement de ligne, j’émergeais donc sur la place Saint-Sulpice entièrement recouverte de cabanes de toile ou disons de « stands » distribués en carré autour de la fontaine centrale. Une odeur de café-viennoiseries mélangée à des relents d’alcool me signala que le poète ne dédaigne pas les nourritures terrestres.
Comme je pénétrais dans ce campement pour aèdes nomades, une hôtesse me tendis le plan d’occupation du sol des participants.

Il y a du monde dans les allées, des « amis de la poésie » ou plutôt, puisqu’il s’agit d’un marché, des consommateurs de poésie. Nette prépondérance de femmes – tiens ! pourquoi ? Peu de gens jeunes, exceptées les petites mains qui travaillent à l’organisation. Je remarque quelques signes distinctifs. D’abord comportementaux : pas mal de gens se connaissent et se tombent dans les bras avec force démonstrations d’amitié. Il semblerait que le marché attire des habitués, soit un lieu où l’on se retrouve d’une année à l’autre. Impression de retrouvailles, genre club. Un entre-soi de sensibilités partageant la même « poétitude » ? Les non-poètes, ceux qui pataugent dans la prose, doivent se sentir exclus… Beaucoup portent à l’épaule une sorte de sac en coton : c’est le shopping-bag du poète, car rappelons-le c’est un marché. Toutes ces petites cahutes de toile sont occupées par des marchands, je veux dire des éditeurs. Ils sont assis derrière des tréteaux où sont alignés leurs produits. Les visages diffèrent selon la taille et donc la renommée de la maison. Plus elle est grande, plus les visages sont ouverts, confiants, accueillants même, souriants parfois. Plus la maison est petite, plus les visages sont fermés, soucieux, fatigués et même hostiles. On sent l’orgueil blessé. La fierté austère du Dernier des Mohicans. On compatit devant ce désespoir muet. Malgré l’effervescence de surface, il y a beaucoup de souffrance dans ces travées : l’activité poétique est manifestement en crise,
dans une position défensive, ça sent la fin de partie. D’où ce rengorgement dans une noble résignation.
Devant certains stands un poète est assis derrière une petite table de camping où sa production est à l’étal ; le marchand, un peu en retrait, le couve d’un œil protecteur. Le poète attend qu’un chaland le sollicite, renifle d’un air blasé le mince volume où est blottie la fleur de son cœur – peut-être la quintessence de son âme ? Il frémit déjà à l’idée que de prosaïques mains tournent et retournent le fruit de ses tourments, le nectar de ses élans… Mais peut-être est-ce un frère en poésie ? En son for intérieur, il prépare la dédicace qui consacrera ce lien affinitaire. Hélas ! Le passant a d’ores et déjà les yeux sur la table d’à côté et pose le recueil d’un geste indifférent.
Le poète capuchonne son stylo. Le marchand remet quelques prospectus…

Soudain j’entends un brouhaha, une voix dans un haut-parleur : c’est une animation car se tiennent aussi les « états généraux (permanents) de la poésie ». Sous un chapiteau, près de la fontaine, un organisateur présente trois hommes et deux femmes. Ce sont des poètes – ils ne sont pas différents des autres, disons qu’ils sont davantage poètes, cela se voit sur leur personne : le poétique les nimbe de la tête aux pieds. D’abord ils ont des visages intéressants. Qu’est-ce qu’un visage intéressant ? Une tête avec laquelle on a envie d’engager la conversation, peut-être même un échange spirituel. Ils ont des sourires aimables, empreints d’une bonté paternelle, laissant affleurer une riche intériorité dont l’essentiel est celé sous une réserve de bon aloi. Le débat porte sur « les métamorphoses du poème » – je ne suis que modérément étonné, au moins on échappe au sempiternel « mort de la poésie ». Les échanges sont polis, assez convenus, une des dames semble un peu plus incisive, ses pendentifs s’agitent. Pourtant la discussion traîne, l’ambiance est plutôt plombée : le public clairsemé écoute placidement, les gens vont et viennent – seuls les habitués n’écoutent pas, ils continuent à se congratuler.
On annonce alors une lecture publique de performeurs et plasticiens sonores qualifiés par le présentateur comme
« les poètes post-prophètes, les poètes/trans/poètes contemporains de nos temps décomposés » .
Et moi qui espérais entendre un bon vieux poète maudit portant l’infini en soi (Hegel)…
Je cherche la sortie de ce lieu « poético-festif » dont le président d’honneur cette année est un célèbre rock-poète
« qui croit à la finalité de la poésie, à son pouvoir créateur de lien » et vais rejoindre mon ami.

Devant moi un pigeon tarabuste deux pigeonnes qui s’envolent vers les clochers de Saint-Sulpice.
Je suis content de voir un peu de vie vivante.
Je pense aux colombes de Paul Valéry, au toit tranquille où…

Patrick Corneau, J’ai fait le Marché de la Poésie !

python Tyler Shields

Je t'aime Maman chérie
Je t'aimerai pour toute la vie
Je t'aime bien papa aussi
Mais j'aime beaucoup
beaucoup beaucoup
mon petit chien Tobby
car avec moi il est toujours gentil

©   Well, Enfin de la poésie !
Tobby or not Tobby