11 juin.
Le jeune homme est revenu à la chapelle ce matin.
Je l’ai regardé, il m’a regardée. Il a laissé tomber un petit papier plié, et son regard disait comme une voix forte :
« C’est pour vous, ma sœur, ce papier. »
J’ai pensé : « Je ne prendrai pas le billet de ce jeune homme », et puis j’ai pensé :
« Il faut que je prenne ce billet afin que les autres sœurs ne le trouvent pas, il ne faut pas faire de tort à ce jeune homme. »
Après la messe j’ai ramassé le billet, il contenait ces mots : « Je voudrais faire un sacrifice pour vous. »
Je pense beaucoup à tout cela ce soir.
J’entends, en ce moment, de ma chambre, par ma fenêtre ouverte, le bruit léger du vent qui s’embarque, semble-t-il,
dans chaque feuille, et, venant de la cuisine, le tintement des assiettes que l’on range.
La nuit, avec ses étoiles qui sont au milieu de la chaleur comme de petits puits d’eau froide, scintille... Tout scintille.
La porcelaine des assiettes heurtées dans la cuisine fait aussi un bruit doux qui scintille.
Je veux dormir.

10 juillet.
Il est revenu cette nuit, il a été comme l’autre fois, mais il m’a demandé de tenir ma main avant de s’en aller.
Je n’ai pas dit « oui », c’était mieux ; mais j’ai donné ma main.
Nous n’avons pas parlé, nos mains avaient chaud et collaient tout à fait l’une à l’autre,
Est-ce que c’est mal ?
J’ai eu peur après, j’ai mis mes mains dans l’eau. ...
Il était là, je tenais sa main, j’étais contente, et maintenant ma conscience s’inquiète.
La conscience, c’est une tristesse qu’on éprouve après un acte qu’on vient de faire et qu’on referait encore...

11 juillet.
Je ne suis pas contente. Hier, il est revenu, il m’a saisie et serrée contre lui tout d’un coup ;
je n’ai pas été contente, cela m’a causé un grand déplaisir.
Après, j’ai eu des étouffements ; je n’ai pas dormi tout le reste de la nuit.
Je me tourmente.
Il faut que je parle à quelqu’un. J’ai peur de mourir à cause de ces étouffements. J’irai voir la supérieure.

12 juillet.
J’ai parlé à la mère abbesse, j’ai dit :
– J’ai peur, ma mère, j’ai eu des étouffements cette nuit, est-ce que je vais mourir ?
Elle m’a demandé :
– Comment avez-vous eu cela, mon enfant ?
J’ai répondu :
– Voilà, je rangeais cette nuit mes livres ; un livre, le plus lourd, est tombé sur ma gorge, je me suis sentie oppressée ;
j’ai peur de mourir. Elle m’a répondu en riant : – On ne meurt de rien à votre âge, petite fille...

15 juillet.
Il revient, il ne m’embrasse plus, je suis tranquille.
Il m’a dit, à un moment de notre entretien :
– Comme c’est gentil, vous, vous croyez en Dieu !
Lui ne croit pas en Dieu.
Je ne comprends pas.

Anna de Noailles, Le visage émerveillé 

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Oui j'ai tout fait Oui
Ma bouche dans ses lèvres
Oui j'étouffais Oui

Well, Il faut que tu respires   ©