Le langage remis en question

C'est au niveau du langage et du raisonnement que commencent les problèmes. Et ce sont ces deux domaines sur lesquels s'exerce la verve, souvent agressive, de Carroll et de ses personnages : en multipliant les jeux de mots, depuis le calembour le plus facile jusqu'au jeu le plus subtil sur les sens propre et figuré de certains vocables ; en remettant en question tous les clichés du discours, les expressions-à-ne-pas-prendre-au-pied-de-la-lettre ; en détruisant, au fond, en nous, toute confiance dans la valeur du langage en tant qu'outil et que moyen de communication d'une pensée sur laquelle seul celui qui l'a conçue – et avant, surtout, qu'il tente de l'exprimer – a des chances d'avoir quelques lumières. C'est tout notre discours qui est atteint par cette tare originelle qu'est l'absence de règles objectives ; ce que nous appelons raisonnement n'est que le cheminement, éminemment subjectif, de notre affectivité, l'expression de notre monde individuel.

On comprend, dans ces conditions, l'intérêt grandissant que Carroll a porté à la logique. Sa Logique symbolique (dont la mort l'empêcha d'achever la deuxième partie) expose clairement qu'il s'agit pour lui de permettre à ses lecteurs, à partir d'exemples amusants – la forme en effet est seule à compter, la matière sur laquelle s'exerce le raisonnement syllogistique étant indifférente – de « raisonner bien » et, par là, de déceler chez autrui les failles et les sophismes de l'argumentation. D'où l'effort de mathématisation et de symbolisation, conditions d'objectivité de cette nouvelle science du discours. Carroll n'a certes pas prouvé totalement sa théorie et, chez lui, la démolition du « vieux langage » l'emporte sur les tentatives de reconstruction. Au lieu de paramètres et de symboles, ce qui surnage de cette grande mise en question dont Alice et Bruno sont à la fois témoins et victimes, c'est plutôt l'idée – dont La Chasse au snark et le poème Jabberwocky sont les plus illustres exemples – de forger des mots nouveaux à partir d'une règle totalement subjective, que Freud retrouvera sous le nom de « contamination », et que le petit enfant applique sans le savoir lorsqu'il déforme un mot nouveau pour le faire ressembler à un mot déjà connu de lui. Les « mots-valises » de Carroll, ce sont à la fois le langage de l'enfance et celui de l' inconscient.
Ce langage de l'inconscient est rendu possible par l'importance que l'œuvre de Carroll accorde au rêve.

Jean Gattégno, Caroll Lewis - Une vie

 

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Lisette aimait Ginette

qui aimait Lucien

qui aimait Paulette

qui adorait son chien.

 

Un jour le chien

mordit Lisette

et Paulette

mordit Lucien

alors Ginette

mordilla le chien.

 

On abattit Ginette

d'une balle entre les deux seins

puis on pendit Lisette

et on déporta Lucien.

 

 

Et au 8 mai ce fut tellement la fête

qu'on décora aussi le chien.
 

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