Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d’elle-même.
Quelque chose à la fois d’intime et de supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s’y abandonner ;
des nuages la soulevaient, et, en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion.
Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d’or éclata, et les deux bouts, en s’envolant, frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l’enveloppait ; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.
— « Moloch, tu me brûles ! »
Et les baisers du soldat, plus dévorateurs que des flammes, la parcouraient ;
elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil.

Gustave Flaubert, Salammbô, (Chapitre XI)

Henri Adrien Tanoux (1865-1923) by Catherine La Rose (1)

Ces clameurs de la populace n’épouvantaient pas la fille d’Hamilcar.
Elle était troublée par des inquiétudes plus hautes : son grand serpent, le Python noir, languissait ;
et le serpent était pour les Carthaginois un fétiche à la fois national et particulier.
On le croyait fils du limon de la terre, puisqu’il émerge de ses profondeurs et n’a pas besoin de pieds pour la parcourir ;
sa démarche rappelait les ondulations des fleuves, sa température les antiques ténèbres visqueuses pleines de fécondité, et l’orbe qu’il décrit en se mordant la queue l’ensemble des planètes, l’intelligence d’Eschmoûn.

Celui de Salammbô avait déjà refusé plusieurs fois les quatre moineaux vivants qu’on lui présentait à la pleine lune et à chaque nouvelle lune. Sa belle peau, couverte comme le firmament de taches d’or sur un fond tout noir, était jaune maintenant, flasque, ridée et trop large pour son corps ; une moisissure cotonneuse étendait autour de sa tête ; et dans l’angle de ses paupières, on apercevait de petits points rouges qui paraissaient remuer. De temps à autre, Salammbô s’approchait de sa corbeille en fils d’argent ; elle écartait la courtine de pourpre, les feuilles de lotus, le duvet d’oiseau ; il était continuellement enroulé sur lui-même, plus immobile qu’une liane flétrie ; et, à force de le regarder, elle finissait par sentir dans son cœur comme une spirale, comme un autre serpent qui, peu à peu, lui montait à la gorge et l’étranglait.

Elle voulut connaître l’avenir et elle s’approcha du serpent, car on tirait des augures d’après l’attitude des serpents.
Mais la corbeille était vide ; Salammbô fut troublée.
Elle le trouva enroulé par la queue à un des balustres d’argent, près du lit suspendu, et il le frottait pour se dégager de sa vieille peau jaunâtre, tandis que son corps tout luisant et clair s’allongeait comme un glaive à moitié sorti du fourreau.
Puis les jours suivants, à mesure qu’elle se laissait convaincre, qu’elle était plus disposée à secourir Tanit, le python se guérissait, grossissait, il semblait revivre.

Gustave Flaubert, Salammbô (Chapitre X – Le serpent)

Illustrations de Salammbô de Flaubert par Lobel Riche (1935)

Le serpent est probablement l'animal le plus récurrent dans l'œuvre de Flaubert depuis les textes de jeunesse
jusqu'à Bouvard et Pécuchet et c'est également celui qui connaît le plus de transformations. Dans les œuvres de jeunesse des années 1840 et dans Madame Bovary, le serpent est érotique. Flaubert ébauche une image de la femme fatale, qui sera encore celle des écrivains et peintres fin-de-siècle. Dès Novembre puis surtout dans La Tentation de saint Antoine de 1849 apparaissent deux autres représentations qui passeront ensuite dans Salammbô : la danse avec le serpent et le symbole religieux du serpent divin, que Flaubert traite dans deux contextes culturels différents (le christianisme et la religion carthaginoise). D'une figure à l'autre, il retravaille le stéréotype du serpent maléfique et laid. Fasciné par la beauté du mal ― comme Baudelaire ― il construit un symbole souvent bipolaire, par-delà le bien et le mal. Il condense des textes et des représentations d'origine différente pour construire une figure du serpent complexe et ambiguë, faisant de cet animal une sorte de symbole du symbolisme.

Gisèle Séginger (Université Paris-Est Fondation Maison des Sciences de l’Homme de Paris), Les métamorphoses du serpent
Revue Flaubert, n° 10, 2010 Animal et animalité chez Flaubert

Document complet

Gabriel Ferrier (1847-1914), Le Serpent (Salammbô) – 1899

L'Amour est un serment
qui siffle suavement et s'essouffle
sans cesse sur ses peaux

©   Well, Parfois ça l'emballe
          mais souvent Salammbô




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Il faut pourtant que la critique se mêle toujours à l'éloge,
le serpent aux fleurs,
l'épine aux roses
et la vérole au cul.

Gustave Flaubert, Lettre à Louise Colet

salambo1920-vi

Happy BirthSnake Gustavito

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 SALAMMBÔ

Gustave FLAUBERT

TEXTE INTÉGRAL
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