Or moi, je suis sensible à la beauté féminine, tu le sais. Chacun ses faiblesses : telle est la mienne... Je vois cette beauté, et elleme rend aveugle à tout le reste. Dès que ces filles viennent à mon premier cours, je sais presque tout de suite laquelle sera pour moi.Mark Twain a écrit une nouvelle où le héros, poursuivi par un taureau, se réfugie dans un arbre. La bête le regarde d’en bas tout enpensant : « Toi, mon petit monsieur, je vais te croquer. » Il suffit d’y substituer « ma petite demoiselle » pour rendre mon impression au premier cours. Ça fait maintenant huit ans ; j’avais déjà soixante-deux ans ; la fille, qui s’appelle Consuela Castillo, en avait vingt-quatre.

Elle n’est pas comme les autres. Elle n’a pas l’air d’une étudiante, ou du moins d’une étudiante banale. Ce n’est pas une adolescente
attardée, une gamine avachie et négligée, qui ponctue ses phrases de « j’veux dire ». Elle s’exprime bien, elle est réservée, son maintien irréprochable — au-delà de sa façon de s’asseoir ou de se lever, au-delà de sa démarche, elle fait l’effet d’être plus avertie que ses camarades des choses de la vie. Sitôt la porte du cours franchie, on se dit qu’elle en sait davantage, ou qu’elle voudrait bien. Il y a sa façon de s’habiller. Ce n’est pas exactement du chic ; moins encore un chic voyant, mais d’abord, elle n’est jamais en jean, repassé ou non. Elle s’habille avec soin, avec bon goût, elle porte des jupes, des robes, des pantalons bien coupés. Pas pour se désérotiser, mais plutôt pour se professionnaliser, dirait-on. Elle s’habille comme la belle secrétaire d’un cabinet d’avocats prestigieux. Comme la secrétaire du président de la banque. Elle porte un chemisier de soie crème sous un blazer bleu marine à boutons dorés, avec une pochette de cuir marron dont la patine dit le prix, et une paire de bottines assorties, le tout avec une jupe en maille grise légèrement extensible, qui révèle les courbes de son corps autant que le puisse ce type de vêtement. Elle est coiffée avec un naturel étudié.
Elle a le teint pâle et des lèvres pleines, ourlées d’un arc précis ; le front bombé, un front poli, d’une élégance lisse à la Brancusi.

Elle est cubaine. Ses parents sont de prospères Cubains qui habitent le New Jersey, sur l’autre rive, dans le comté de Bergen. Elle a
le cheveu noir-noir et brillant, quoique un peu rêche. Et elle est grande. C’est une femme imposante. Son chemisier de soie est ouvert
jusqu’au troisième bouton, et tu vois qu’elle a des seins puissants, superbes. Tu en vois tout de suite le sillon. Et tu vois qu’elle le sait. Tu vois bien que malgré sa décence, sa méticulosité, son style soigné sans ostentation — ou à cause de tout ça justement — elle est
consciente de l’effet qu’elle produit. Le premier jour, elle arrive en cours sa veste boutonnée sur son chemisier, mais au bout de
cinq minutes, elle l’a retirée. Quand je lève de nouveau les yeux vers elle, elle l’a remise. Là, tu comprends bien qu’elle est consciente
de son pouvoir, mais pas très sûre du mode d’emploi, ni même d’en vouloir vraiment. Ce corps est encore tout neuf, pour elle, en rodage, au stade de l’inventaire, elle est comme un gosse qui arpenterait les rues avec un flingue chargé sans savoir au juste s’il l’a emporté pour se défendre ou pour entamer une vie criminelle.

Philippe Roth, La bête qui meurt (disparu le 22 mai 2018) 

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