lundi 30 avril 2007
Mine
Gueules noir charbon
La Silicose Vallée
vous aura minées...
Well, Haïkus
"Sa profession [celle du mineur] lui enseigne une
patience inlassable et ne permet pas que son attention se disperse en
pensées futiles. Il a affaire à une puissance étonnamment dure et
inflexible qui ne peut être maîtrisée que par un labeur acharné et une
vigilance incessante. Mais aussi, quelle plante délicieuse fleurit pour
lui dans ces profondeurs lugubres : la véritable confiance en son père
céleste, dont la main et l'aide providentielles lui sont révélées tous
les jours par des signes indéniables ! Quel nombre incalculable de fois
ne suis-je pas
resté devant la roche entamée et n'ai-je pas, à la lueur
de ma lampe, contemplé mon simple crucifix avec la ferveur la plus
profonde ! c'est alors seulement que j'ai bien compris la signification
sainte de cette figure énigmaique, et que j'ai mis à jour dans mon
coeur le filon le plus précieux, celui qui s'est révélé intarissable
pour l'éternité." Novalis, Henri d'Ofterdingen
"Chaque jour, à deux heures à la montre, on l' y entendait
arriver, sans que
les temps les plus extrêmes pussent le retarder, même d' un instant.
Il écoutait les rapports des architectes, inspectait le progrès des
travaux ; puis, établi sur une chaise, à considérer les plafonneurs ou
les raboteurs de parquets, il se laissait dévorer de poussière, pendant
une bonne couple d' heures, demandait ensuite son porte-manteau, changeait
de linge et d' habits, et partait. M. Smithson, que l'
on réclamait à
Villaharta, dans une des mines de mercure appartenant à son altesse, reçut
enfin la permission de se mettre en route, différée depuis six
semaines.
-je vous suppléerai à l' hôtel, avait daigné lui dire le duc Charles, et il s' y
rendit, s' il se peut, encore plus assidu qu' auparavant, principalement
lorsque vint le temps de terminer les écuries, où l' on travailla même la
nuit. Elles étaient
d' une splendeur royale, avec des boxes en chêne pour
vingt-huit chevaux, un pavé de marbre sarancolin, le plafond de chêne
à caissons sculptés, et un rang d' arcades vitrées du haut, dont la salle
tirait tout son jour. Rien de si éblouissant d' or, et du luxe le plus
rare. Au-dessus d' un revêtement d' azulejos arabes à mi-hauteur, montait
un ancien cuir de Cordoue, garni partout de pièces de porcelaine et
de faïences d' un grand prix, jusqu' à la corniche
de vieux chêne,
blasonnée sans nombre du cheval-passant, peint et argenté. -les pauvres
bêtes ! Exclamait parfois le duc, tout attendri à se représenter
d' avance
ses chevaux, au milieu de cette magnificence. Elémir Bourges, Le crépuscule des dieux.
La descente commençait, des ouvriers montaient de la
baraque. Un instant, il
resta immobile, dans ce vacarme et cette agitation. Des roulements de berlines
ébranlaient les dalles de fonte, les bobines tournaient, déroulaient les câbles,
au milieu des éclats du porte-voix, de la sonnerie des timbres, des coups de
massue sur le billot du signal; et il retrouvait le monstre avalant sa ration de
chair humaine, les cages émergeant, replongeant, engouffrant des charges
d'hommes, sans un arrêt, avec le coup de gosier facile d'un
géant vorace. Depuis
son accident, il avait une horreur nerveuse de la mine. Ces cages qui
s'enfonçaient lui tiraient les entrailles. Il dut tourner la tête, le puits
l'exaspérait.
Mais, dans la vaste salle encore sombre, que les lanternes épuisées
éclairaient d'une clarté louche, il n'apercevait aucun visage ami. Les mineurs
qui attendaient là, pieds nus, la lampe
à la main, le regardaient de leurs gros
yeux inquiets, puis baissaient le front, se reculaient d'un air de honte. Eux,
sans doute, le connaissaient, et ils n'avaient plus de rancune contre lui, ils
semblaient au contraire le craindre, rougissant à l'idée qu'il leur reprochait
d'être des lâches. Cette attitude lui gonfla le coeur, il oubliait que ces
misérables l'avaient lapidé, il recommençait le rêve de les changer en héros, de
diriger le peuple, cette force de la nature qui se dévorait elle-même.
Une cage embarqua des hommes, la fournée disparut, et
comme d'autres
arrivaient, il vit enfin un de ses lieutenants de la grève, un brave qui avait
juré de mourir.
- Toi aussi! murmura-t-il, navré.
L'autre pâlit, les lèvres tremblantes; puis, avec un geste d'excuse:
- Que veux-tu? j'ai une femme.
Maintenant, dans le nouveau flot monté de la baraque, il les reconnaissait
tous.
- Toi aussi! toi aussi! toi aussi!
Et tous frémissaient, bégayaient d'une voix étouffée:
- J'ai une mère... J'ai des enfants... Il faut du pain.
La cage ne reparaissait pas, ils l'attendirent, mornes, dans une telle
souffrance de leur défaite, que leurs regards évitaient de se rencontrer, fixés
obstinément sur le puits." Emile Zola, Germinal
vendredi 27 avril 2007
Prophétie
Nul n'est trop fête
en son péril...
"Nous apprenons les alphabets et nous ne savons pas
lire les arbres. Les chênes
sont des romans, les pins des grammaires, les vignes sont des psaumes, les
plantes grimpantes des proverbes, les sapins sont des plaidoiries, les cyprès
des accusations, le romarin est une chanson, le laurier une prophétie." Erri De Luca,Trois chevaux
"Les paysages familiers servent aussi de théâtre à mes actions idéales. Ils prennent de ce fait un charme neuf. D'autres fois
ce sont des villes nouvelles, des continents que je construis pour ma satisfaction. Et vivre ne m'est supportable qu'à ce prix. J'ai ce privilège depuis ma tendre jeunesse. Qu'il arrive réellement ceci ou cela qu'importe puisqu'en même temps il m'arrive autre chose. Je poursuis ainsi à l'état de veille ma personnalité des rêves nocturnes. La succession des faits est trop rapide, la richesse des images trop grande pour que je
puisse me contenter de dire comme Baudelaire que j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Ai-je des souvenirs au fait. Je suis arrivé à la perception de l'éternité. A quoi bon cataloguer ces faits matériels, car le rêve est aussi matériel que les actions tangibles, ou aussi peu. La prophétie est à la portée de tous comme le souvenir et, pour ma part, je ne fais nulle différence entre le
passé et le futur. Le seul temps du Verbe est l'indicatif présent. Je me suis perdu aujourd'hui dans un quartier inconnu de la ville. Des figures détestables épiaient derrière les vitrines en passant égaré. J'allais fuir quand une petite fille m'attira vers une affiche collée contre un mur.Il s'agissait d'une enquête commodo et incommodo relative à la construction d'une usine de mètres de poche. Je lus l'affiche plusieurs fois de suite sans parvenir jusqu'à la fin. Les dernières lignes me demeuraient incompréhensibles, soit qu
e je fusse fatigué, soit qu'elles fussent imprimées en langue étrangère. Soudain un lourd camion m'ayant fait retourner par le bruit qu'il faisait, je m'aperçus que le quartier m'était bien connu. C'était le derrière de la Chambre des Députés.
« C'est un boucan ». me dit la petite fille.
Je vis alors descendre un oiseau couleur d'asphalte sur le trottoir où il se mit à trottiner. Mais la petite fille m'entraîna, tandis que je cherchais le nom véritable de cet oiseau sans le trouver. Nous arrivâmes devant un banc où quatre gros messieurs étaient assis, lisant un journal qui était, si je me souviens bien, La Libre Parole. La petite fille déchaussa les
vieux hommes sans que j'en aie le moindre étonnement car je venais de me rappeler qu'on était un certain jour de l'année où on lave les pieds aux pauvres dans les églises et que,
d'autre part, j'étais invité à un bal masqué dans la mosquée récemment construite à Paris et qu'il fallait, avant d'y pénétrer, se déchausser et se laver les pieds.
Mais j'ignorais si ces quatre vieillards étaient des pauvres ou des déguisés. Je les touchais mais ils ne bougeaient pas.Je m'éloignai dans la direction de la mosquée où je parvins bientôt. Ce qui m'étonna surtout ce fut à la porte un drapeau tricolore en fer-blanc comme les enseignes des lavoirs. A ce moment un grand contentement me saisit.
« C'est un toucan et non un boucan », m'écriai-je. Je cherchai la petite fille pour lui dire, mais elle avait disparu.
« Vous l'avez rêvé, me direz-vous?
- Qui ? Moi ? Ou vous ? » Robert Desnos, Confession d'un enfant du siècle
"Elle vit lumineusement que la signification du monde était un mystère délibéré du créateur, et ne fut pas surprise de soupçonner qu'un rôle avait été prévu pour elle dans Sa création, parce qu'elle était forte. Elle vit que le Seigneur et Dieu tout-puissant avait crée les forts pour faire ce qui devait être fait, et elle était sûre qu'elle serait prête à Son appel. Dans l'immédiat, elle sentait que son devoir était de surveiller le prêtre.
Ses visites l'irritaient de plus en plus. La dernière fois, on l'avait vu fouiner dans les coins, ramasser des plumes par terre. Il avai
t trouvé deux plumes de paon, quatre ou cinq de dinde et une vieille plume de poule, et il les avait emportées en les tenant comme un bouquet. Ce comportement imbécile ne pouvait tromper Mrs Shortley. Elle connaissait son vrai visage et son vrai but : amener une foule d'étrangers en des lieux qui ne leur appartenaient pas pour y jeter le désordre, chasser les nègres et introduire les Prostituées de Babylone au milieu des Justes. Chaque fois qu'il venait à la ferme elle se cachait et le surveillait jusqu'à ce qu'il parte.
Ce fut un dimanche après-midi qu'elle eut sa vision. Elle avait
été rentrer les vaches à la place de Mrs Shortley qui avait mal au genou, et elle marchait lentement dans le pâturage, les bras croisés, les yeux fixés sur les nuages lointains et bas qui ressemblaient à d'interminables rangées de poissons blancs échoués sur un grand rivage bleu. Epuisée, elle s'arrêta au sommet d'une côte pour pousser un long soupir car ses jambes devaient porter un poids considérable et elle n'était plus aussi jeune qu'autrefois. Par moments, elle sentait son
coeur, tel un poing d'enfant, se contracter, puis se détendre dans sa poitrine, et quand elle éprouvait cette sensation, son esprit se paralysait, et elle allait à la dérive, telle une immense nef livrée aux courants. Mais elle avait gravi cette côte sans frémir, et elle s'arrêta au sommet, fière d'elle même. Soudain, tandis qu'elle regardait, le ciel se scinda en deux pans, comme un rideau de théâtre, et une silhouette gigantesque lui fit face.Elle était de la couleur or pâle du soleil en des débuts d'après-midi. Elle n'avait aucune forme définie, mais elle y distingua des roues de feu incrustées d'yeux noirs
et farouches, qui tournaient follement autour de la silhouette. Elle ne pouvait dire si cette silhouette avançait ou reculait tant sa splendeur était grande. Elle ferma les yeux pour la mieux regarder, et la forme devint rouge sang, et les roues devinrent blanches. Une voix retentissante ne clama que ce mot : "Prophétie".
Elle resta sur place, chancelante un peu, mais droite toujours, les yeux clos, les poings serrés, et son chapeau de paille enfoncé sur le front. "Les fils des nations impies seront
massacrés, clama-t-elle. Les jambes seront à la place des bras, les pieds aux visages, les oreilles dans la paume des mains. Qui demeurera indemne ? Qui ? "
Elle ouvrit bientôt les yeux. Le ciel était rempli de poissons blancs qui dérivaient mollement sur le flanc, au gré de quelque courant invisible, et des fragments de soleil submergés, à quelque distance,
apparaissaient de temps à autre, comme s'ils étaient emportés par le flot dans la direction opposée. Marchant ainsi qu'un automate, elle parcourut le pâturage et arriva à l'étable. Elle la traversa, comme frappée d'hébétude, et n'adressa pas un mot à Mr.Shortley. Puis elle s'engagea sur la route, et vit la voiture du prêtre arrêtée devant la maison de Mrs. Mc Intyre. "Encore là, murmura-t-elle, et venu pour détruire." Flannery O'connor, Les braves gens ne courent pas les rues
mercredi 25 avril 2007
Figure
Le patin glisse.
Que la glace est grâce !
Chute. Exquis maux.
Haïkus, Well
"Ce qui m'intéresse le plus, ce n'est ni la nature morte, ni le paysage, c'est la figure. C'est elle qui me permet le mieux d'exprimer le sentiment pour
ainsi dire religieux que je possède de la vie." Henri Matisse, "Notes d'un peintre", La grande revue
"Riad apprit à lire. Son maître lui enseigna d'abord que figure ne signifie pas seulement visage humain, mais qu'il y a des figures de diction qui s'appellent prothèse, épenthèse, paragoge, aphérèse,
syncope, apocope, métathèse,diérèse, synthèse et crase. Des figures de construction qui s'appellent ellipse, zeugma, syllepse, hyperbate et pléonasme. Des figures de mots ou tropes, qui s'appellent métaphore, ironie, allégorie, allusion, catachrèse,hypallage, synecdoque, métonymie, euphémisme, antonomase, métalepse et antiphrase. Enfin des figures de pensée qui s'appellent antithèse, apostrophe, épiphonème, subjection, obsécration, hyperbole, litote, prosopopée et hypotypose.
Et cela faisait une nuée de trente-six figures - trois fois douze
- qui l'entouraient où qi'il aille, comme on voit sur certaines icônes un essaim de visagesailés d'angelots accompagner les travaux et les jours d'un saint. Michel Tournier, La goutte d'or
"Après deux heures de délai, d'ennui et d'impatience, on m'introduisit dans la
salle du pacha : je vis un homme d'environ quarante ans, d'une belle figure,
assis ou plutôt couché sur un divan, vêtu d'un cafetan de soie, un poignard orné
de diamants à la ceinture, un turban blanc à la tête. Un vieillard à longue
barbe occupait respectueusement une place
à sa droite (c'était peut-être le
bourreau) ; le drogman grec était assis à ses pieds ; trois pages debout
tenaient des pastilles d'ambre, des pincettes d'argent et du feu pour la pipe.
Mon janissaire resta à la porte de la salle.
Je m'avançai, saluai Son Excellence en mettant la main sur mon coeur ; je lui
présentai la lettre du consul, et, usant du privilège des Français, je m'assis
sans avoir attendu l'ordre.
Osman me fit demander d'où je venais, où j'allais, ce que je voulais.
Je répondis que j'allais en pèlerinage à Jérusalem ; qu'en me
rendant à la
ville sainte des chrétiens j'avais passé par la Morée pour voir les antiquités
romaines [Tout ce qui a rapport aux Grecs, et les
Grecs eux-mêmes, sont nommés Romains par les Turcs. (N.d.A.)] ;
que je désirais un firman de poste pour avoir des chevaux, et un ordre pour
passer l'isthme.
Le pacha répliqua que j'étais le bienvenu, que je pouvais voir tout ce qui me
ferait plaisir, et qu'il m'accorderait des firmans. Il me demanda ensuite si
j'étais militaire et si j'avais fait la guerre d'Egypte.
Cette question m'embarrassa, ne sachant trop dans quelle intention elle était
faite. Je répondis que j'avais autrefois servi mon pays, mais que je n'avais
jamais été en Egypte.
Osman me tira tout de suite d'embarras : il me dit loyalement qu'il avait été
fait prisonnier par les Français à la bataille d'Aboukir ; qu'il avait été très
bien traité de mes compatriotes, et qu'il s'en souviendrait toujours." Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à
Paris
"Les tableaux à figure nous considèrent enjoués ou sévères, abritant plus ou moins de tension, consolants ou terribles, douloureux ou souriants. Ils vont du comique au tragique et nous considèrent avec toute la diversité de la dimension psycho-physionomique." Paul Klee, Théorie de l'art moderne
"Cette année-là, notre maître de géométrie était sévère, il
punissait
impitoyablement ceux qui ne donnaient pas à ses leçons une attention
scrupuleuse ; les retenues, les pensums tombaient dru comme grêle ; c'
était là un grand crime dont il fallait le punir, et il fut convenu qu' on le
ferait sauter.
c' était un homme grisonnant, sanguin,
apoplectique, violent et suffisamment spirituel pour
un mathématicien. Au jour indiqué,
chacun prit une figure
de componction pour entrer en classe, chacun gagna sa place en silence,
et, dans un recueillement profond, chacun attendit l' instant de commencer. Ce fut une tempête qui éclata tout à coup ! Piaulements,
hurlements, bêlements, crécelles et sifflets, gloussements, hennissements,
coassements, sonnettes et grelots, bruits de tout genre, chants de toute
nature, cris de toute sorte s' élancèrent à la fois dans une inexprim
able
rumeur. Le professeur fit un bond et voulut parler : sa voix disparut au
milieu du vacarme comme une barque engloutie dans
l' océan. Il était fou de
rage, il écumait, il trépignait ; un jet de sang chassé par la fureur lui
empourpra les joues, il eut vociférations redoublèrent et l' on cria : bis ! Bis ! Ses
yeux flamboyants roulaient dans leur orbite et tremblotaient comme pris de
vertige sans pouvoir se fixer sur personne. Il s' était
levé dans sa
chaire ; debout, les poings crispés, les lèvres blanches, il bégayait des
paroles que notre tumulte emportait.
Un ou deux encriers, cette arme
naturelle des écoliers, avaient déjà frappé la muraille auprès de lui ;
l'
agression devenait
directe ; quelques cris : par la fenêtre !Par la fenêtre ! Se faisaient déjà
entendre, lorsqu' un oeuf vigoureusement lancé s' écrasa au milieu du
visage de ce malheureux ; il resta impassible, devint très-pâle et laissant
tomber sa tête sur sa poitrine, il se prit à pleurer ! Les enfants sont
meilleurs qu'ils ne le paraissent ; la douleur de cet homme nous fit honte,
et le bruit s' abaissa peu à peu jusqu' à ne plus être qu' un murmure
confus. Rendu à sa colère par cette apparence de soumission, le professeur s'
écria :
-je vous traiterai comme des nègres... nous n' en entendîmes pas
davantage, et le brouhaha recommença plus violent et plus étourdissant."
Maxime Ducamp, Mémoires d'un suicidé
lundi 23 avril 2007
Invisible
Désir. Chair. Fusion.
Une cellule. Puis deux.
La vie commence.
Haïkus, Well
"Il voyagea sept ans. Il fit tous les métiers. Il apprit de
nombreuses langues. Il apprit de nombreuses sortes de silence. Il garda la
bouche fermée le plus souvent possible et écouta tout ce que les hommes et la
nature avaient à dire. Il voyagea sur de nombreuses mers, vit de nombreuses
villes, et fut le
t
émoin des nombreuses sortes de mal qui peuvent naître dans le
cœur des hommes. Il voyagea sur les mers en parlant peu, et quand quelqu'un lui
demandait pourquoi il voyageait et quelle était sa destination, il donnait
toujours deux réponses. La première pour l'oreille de celui qui posait la
question. La
seconde pour son cœur. La première disait: «Je ne sais pas pourquoi
je voyage. Je ne sais pas où je vais.»
La seconde disait: «Je voyage pour savoir pourquoi je suis
invisible. Je recherche le secret de la visibilité.» Ceux qui travaillaient avec
lui
au cours de ces années le considéraient comme un naïf. En réalité, ils ne le
voyaient pas du tout." Ben Okri, Etonner les dieux
"S'il n'y a pas d'entremetteuse qui ait accès dans le harem, l'homme, alors, se tiendra dans quelque endroit où il puisse voir la femme qu'il aime et qu'il désire posséder.
Si cet endroit est occupé par les sentinelles du Roi, il se déguisera en servante de la dame qui vient dans ledit endroit, ou qui y passe.
Lorsqu'elle le regardera, il lui fera connaître ses sentiments par des signes et gestes extérieurs, et lui montrera des peintures, des objets à double sens, des chapelets de fleurs, des anneaux. Il
notera soigneusement la réponse qu'elle lui fera, par mots ou par signes ou gestes, et essaiera alors de pénétrer dans le harem. S'il est certain qu'elle doit venir dans quelque lieu particulier, il s'y cachera, et au moment voulu entrera avec elle mêlé à ses gardes. Il peut aussi aller et venir, caché dans un lit replié, ou dans une couverture de lit ; ou mieux encore, il se rendra le corps
invisible au moyen d'applications extérieures, comme celle dont voici la recette :
Brûlez ensemble, sans laisser partir la fumée, le coeur d'un ichneumon, le fruit de la courge longue (tumbi), et les yeux d'un serpent ; broyez les cendres et mêlez dans une égale quantité d'eau. En
se mettant sur les yeux cette mixture, un homme peut aller et venir sans être vu.
Il y a d'autres moyens d'invisibilité prescrits par les Brahmanes de Duyana et les Jogas iras.
Un homme peut aussi entrer dans le harem durant le festival de la huitième lune, dans le mois de Nargashirsha, et durant les festivals de clair de lune, alors que les surveillantes du harem sont très occupées ou tout à la fête." Vatsyayana, Les Kama Sutra
L'idée de l'âme et de sa survivance est une invention des
sauvages, qui se sont octroyés un esprit immatériel et immortel pour expliquer les phénomènes du rêve. Le sauvage, qui ne doute pas de la réalité de ses rêves, s'imagine que, si pendant son sommeil il chasse, se bat ou se venge et que si au réveil il se retrouve à
la place où il s'est couché, c'est qu'un autre lui-même, un double comme il dit, impalpable, invisible et léger comme l'air, a quitté son corps endormi pour aller au loin chasser ou se battre ; et comme il lui arrive de voir en rêve ses ancêtres et ses compagnons défunts, il conclut qu'il a été visité par leurs
esprits, qui survivent à la destruction de leurs cadavres.
Le sauvage, "cet enfant du genre humain" comme l'appelle Vico, a, ainsi que l'enfant, des notions puériles sur la nature ; il croit qu'il peut commander aux éléments comme à ses membres, qu'il peut, avec des paroles et des pratiques magiques, ordonner à
la pluie de tomber, au vent de souffler, etc. ; si par exemple, il craint que la nuit le surprenne en route, il noue de certaine façon certaines herbes pour arrêter le soleil, comme le fît le Josué de la Bible avec une prière. Les esprits des morts ayant cette puissance sur les éléments à un plus haut degré
que les vivants, il les invoque pour qu'ils produisent le phénomène quand il échoue à le déterminer. Un vaillant guerrier et un sorcier habile possédant plus d'action sur la nature que les simples mortels, leurs esprits, quand ils sont morts, doivent, par conséquent, avoir sur elle un plus grand pouvoir que les âmes des hommes ordinaires, le sauvage les
choisit dans la foule des esprits pour les honorer avec des offrandes et de sacrifices et pour les supplier de faire pleuvoir, quand la sécheresse compromet les récoltes, de lui donner la victoire quand il entre en campagne, de le guérir quand il est malade. Les hommes primitifs, en partant d'une explication erronée du rêve, ont élaboré les éléments qui, plus tard, servirent à la création d'un Dieu unique, lequel n'est, en définitive, qu'un esprit plus puissant que les autres esprits.
L'idée de Dieu n'est ni une idée innée, ni une idée a priori,
mais une idée a postériori, comme le sont toutes les idées, puisque l'homme ne peut penser qu'après être venu en contact avec les phénomènes du monde réel, qu'il explique comme il peut.
Paul Lafargue, La croyance en Dieu
vendredi 20 avril 2007
Miroir
Quiconque, hâve,
et qu'on vexe,
rêve, fléchit,
puis se dédouble...
"Les miroirs sont comme la conscience.
On s'y voit
comme on est, et comme on n'est pas, parce que de même que
devant sa conscience, celui qui se voit au profond du miroir tente de
dissimuler ses laideurs." Miguel Angel Asturias, Hommes de Mal
"Le hanneton, rude et prosaïque au premier aspect, promet
peu. Cependant son aile écailleuse, mise au foyer du microscope, bien
éclairée en dessous du petit miroir, et vue ainsi par transparence,
offre une noble étoffe d' hiver, feuille morte, où serpentent des veines
d'un très-beau brun. Et le soir, c' est bien autre
chose : plus de brun, la partie jaunâtre de l' écaille a pris le dessus ; elle paraît seule à la
lumière un or (triste comparaison ! ), un or
étrange, magique, or de paradis,
comme on le rêve pour les murs de la Jérusalem céleste ou pour les
vêtements de lumière que les âmes portent devant Dieu. Soleil plus doux que
le soleil, et qui, on ne sait pourquoi, charme et attendrit le
coeur. Mirage étrange ! ... et qu'ai-je dit ! ... toute cette fête
de
lumière, c'était l' aile d'un hanneton ! Maintenant, il est tel insecte que
ni le jour, ni la nuit, ni à l'oeil nu, ni au microscope, n'
exciterait
d' intérêt ; mais, si vous prenez la peine, avec un scalpel
patient, délicat, de soulever dans l' épaisseur de son aile écailleuse les
feuillets qui la composent, vous trouverez le plus souvent des dessins
inattendus,parfois
de courbes végétales, de légers
rameaux, parfois de figures angulaires, striées, comme hiéroglyphiques,
qui rappellent l' alphabet de certaines langues orientales. Vrai grimoire,
en réalité, qu' on ne peut ramener, comparer à aucune forme connue. Ces étranges caractères, qui attirent fortement l' oeil, le ramènent toujours
,
inquiètent l' esprit, sont très-dignes de cet intérêt. Ce qu' ils disent
et expriment dans leurs langues saillantes, c'est la circulation de la
vie. Les unes sont les tubes par lesquels l' air passe dans l' aile et la
distend pour le vol ; les autres, les petites veines où circulent les
puissants liquides qui donnent à l' être imperceptible ses couleurs et son
énergie." Jules Michelet, L'insecte
"Le brave homme avait loué au coeur de la ville arabe une jolie maisonnette
indigène avec cour intérieure,bananiers, galeries fraîches et fontaines. Il
vivait là loin de tout bruit en compagnie de sa mauresque, maure lui-même
de la tête aux pieds, soufflant tout le jour dans son narghilé, et mangeant
des confitures au musc. Etendue sur un divan en face de lui, Baïa,
la guitare au poing, nasillait des airs monotones, ou bien pour distraire
son seigneur elle mimait la danse du ventre, en
tenant à la main un petit
miroir dans lequel elle mirait ses dents blanches et se faisait des
mines. Comme la dame ne savait pas un mot de français ni Tartarin un mot
d' arabe, la conversation languissait quelquefois, et le bavard tarasconnais
avait tout le temps de faire pénitence pour les intempérances de langage
dont il s' était rendu coupable à la pharmacie Bézuquet ou chez l' armurier
Costecalde. Mais cette pénitence même ne manquait pas de charme, et c'
était comme un spleen voluptueux qu' il éprouvait à rester là tout le jour
sans
parler, en écoutant le glouglou du narghilé, le frôlement de la guitare
et le bruit léger de la fontaine dans les mosaïques de la cour." Alphonse Daudet, Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon
"Si une femme, en effet, se met à dire la vérité, la forme dans le miroir se rétrécit, son aptitude à la vie s'en trouve diminuée. Comment l'homme continuerait-il de dicter des sentences, de civiliser des indigènes, de faire des lois, d'écrire des livres, de se parer, de pérorer dans les banquets, s'il ne pouvait se voir pendant ses deux repas
principaux d'une taille pour le moins double de ce qu'elle est en vérité." Virginia Woolf, Une chambre à soi
"De nouveau pour Shinamura, ce fut la couleur annonçant un adieu au monde du réel.
Le
train se hissa sur le flanc nord de la chaîne et s'engouffra dans le
long tunnel. Lorsqu'il en déboucha, on eût dit que le lumière
incertaine de l'après-midi hivernal se fût engloutie déjà au sein
ténébreux de la terre. Quant aux vieux wagons ferraillants, ils avaient
apparemment laissés dans le tunnel
leur brillante livrée de givre et de
neige. On descendit alors une vallée, où déjà les ombres à peine
teintées du crépuscule comblaient les précipices, que laissaient
entrevoir les hauts sommets entassés l'un sur l'autre. Ce versant-ci ne
présentait pas trace de neige encore.
La voie courut le long d'une rivière pour atteindre bientôt la plaine.
Profilant son étrange architecture de tours, de flèches
et de créneaux
sur la ligne des sommets, la montagne étalait gracieusement ses belles
pentes en moutonnant jusqu'aux ultimes contreforts, où la lune, avait
sa teinte de fin du jour. C'était un point d'attraction, le seul, sans
rien d'autre, dans toute l'affligeante monotonie de la plaine déserte.
Et sur le ciel harmonieusement doré, vint ressortir
distinctement, tout
entière, la silhouette grandiose de cette montagne drapée dans une
pourpre profonde. La lune, qui avait déjà perdu la fadeur de son diurne
éclat, restait pâle pourtant encore et n'avait rien de ce brillant tout
frémissant que lui donne la transparence de la haute nuit d'hiver. Tout
le ciel était immobile ; pas un oiseau
en vol. A droite ni à gauche,
rien ne venait rompre la ligne douce de l'horizon des montagnes
lointaines, jusqu'aux derniers et menus vallonnements qui s'en
venaient, s'étirant souplement, jusqu'à la rivière, près de laquelle le
regard se heurtait avaec surprise au carré blanc d'un bâtiment : sans
doute une centrale électrique. C'était le dernier volume qui ramassait
sur lui tout ce qu'il pouvait rester de jour dans le paysage terni, tel
qu'il se découpait si mélancoliquement dans le cadre de la fenêtre de
ce train hivernal.
Peu à peu, le chauffage embua la glace de la fenêtre, à mesure que s'éteignait dehors le paysage de la plaine défilante ; et le jeu du miroir recommença comme tout se recommence éternellement, reflétant cette fois de vagues silhouettes de voyageurs dans sa demi-transparence. Le train, avec ses trois ou quatre wagons à bout d'usure et d'un autre âge, ne ressemblait en rien aux rapides des grandes lignes centrales. L'éclairage y était jaune et bas.
Tout entier livré aux rêveries et aux fumées de son
imagination, Shinamura se voyait voyageant dans l'irréel, emporté vers le grand Vide éternel, hors le temps et l'espace, par quelque véhicule surnaturel. Sur le rythme monotone battu par le bruit des roues, peu à peu, il entendit parler la voix de celle qu'il venait de quitter." Yasunari Kawabata, Pays de neige
mercredi 18 avril 2007
Fumée (2)
"Souffle. Air connu.
Entrechats et volutes.
La fumée dense."
Haïkus,Well
Un seul texte aujourd'hui. Plus long mais superbe.
Trop de fumée. Il fallait ouvrir en grand...
"Quand il atteignit la colline à trois milles de là, il trottait
toujours. Quand il quitta la route et grimpa sur la crête, il aperçut la fumée, de l'autre côté du ruisseau, alors il émit à nouveau ce son rauque, effrayé et continua de courir en descendant la pente à travers l'herbe maintenant sèche, dans laquelle il s'était couché à l'aurore, et il arriva au ruisseau, au gué. Il n'hésita pas. Il descendit tête baissée le talus et se jeta dans
l'eau ridée, continuant à courir même après avoir commencé à tomber, plongeant la face ma première dans l'eau, complètement submergé, et se relevant, ruisselant, enfoncé, jusqu'aux genoux, beuglant. Il leva un pied hors de l'eau et avança comme pour franchir une marche d'escalier et fit un autre pas en courant avant de tomber. Cette fois ses mains
tendues en avant touchèrent la rive opposée et cette fois, en se relevant, il entendit réellement la voix de la vache, faible et effrayée, qui venait du rideau de fumée sur l'autre colline. Il leva un pied au-dessus de l'eau et courut à nouveau. Quand il tomba cette fois il était étendu sur la terre sèche. Il se releva à quatre pattes et courut, sa combinaison toute trempée, traversa le pré et grimpa sur l'autre colline, de laquelle s'élevait dans l'air calme le rideau de fumée, allant du bleu au mauve et au lilas tendre, puis au cuivre, sous le soleil de midi.
A un mille derrière lui, il avait laissé la vallée riche, verte, plate et était entré dans les collines, région qui topographiquemen
t était la dernière teinte bleue et l'écho mourant des monts Apalaches. Les Indiens Chickasaw l'avaient possédée, mais après les Indiens, elle avait été défrichée, partout où elle était cultivable et, après la guerre civile, avait été oubliée, sauf par des petites scieries ambulantes, qui avaient disparu aussi maintenant, leurs emplacements n'étant plus marqués que par des monticules de sciure pourrie qui n'étaient pas seulement leurs pierres tombales, mais les monuments de la cupidité imprévoyante d'un peuple. Maintenant, c'était une région de pins et de ch
ênes rabougris, parmi lesquels les cornouillers fleurissaient jusqu'à ce qu'on les coupât à leur tour, pour faire des fuseaux à filer le coton, et d'anciens champs où l'on ne voyait même plus la trace d'un sillon, vidés, ravinés par quarante ans de pluie, de gel, de chaleur torride, transformés en un plateau étouffé sous une exubérance d'ajoncs et de bruyères, qu'animaient les lapins et les compagnies de cailles ; de ravins écroulés, striés de rouge et de blanc, par l'alternance du sable et de l'argile. C'était vers un de ces plateaux qu'il courait maintenant, courant parmi les cendres, sans le savoir, parce que la terre avait eu le temps de refroidir, courant parmi les chaumes noircis des ajoncs de l'an passé, parsemés de petits îlots formés par la verdure incombustible de l'année présente et les têtes desséchées des petites pâquerettes bleues et blanches. Il courut ainsi jusqu'à la crête de la colline, jusqu'au plateau.
La fumée s'étendait comme un mur devant lui ; derrière ce mur il pouvait entendre le continuel mugissement effrayé de la vache. Il entra en courant dans le rideau de fumée, et se dirigea vers la voix. La terre était maintenant brûlante sous ses pieds. Il se mit à les soulever rapidement. Il cria lui-mê
me une fois, rauque et étonné, et, comme en réponse, la fumée et tout ce qui l'entourait lui hurla en retour aux oreilles. Le bruit venait de partout, au-dessus, au-dessous, se frayant un passage vers lui ; il entendit les sabots de l'animal et comme il s'arrêtait, retenant son souffle, le cheval apparut, se matérialisa hors de la fumée, monstrueux, déformé, les yeux fous, la crinière au vent, venant droit sur lui. Il cria lui aussi. Pendant un moment, ils hurlaient tous les deux face à face ; des yeux fous, des dents jaunes, un long gosier tout rouge d'un triomphe joyeux et fou, se baissant devant lui, puis le cheval continua son chemin, faisant un écart sans s'arrêter ; du vent, une odeur âcre de dragon au passage soufflant sur ses cheveux et ses vêtements et puis plus rien : l'ouragan était passé. Il courut à nouveau vers la voix de la vache. Quand il entendit à nouveau
le cheval derrière lui, il ne se retourna même pas. Il ne cria même pas. Il courut seulement, il courut, tandis que la terre, la fumée s'emplissaient et retentissaient du battement des sabots durs, rapides et que les mugissements intolérables lui parvenaient. Il enfouit sa tête dans ses bras et tomba de tout son long, tandis que le vent, cette odeur âcre de dragon, soufflait sur lui à nouveau, et que le cheval fou bondissait par-dessus son corps couché à plat ventre, et disparaissait encore une fois.
Il se remit sur ses pieds et courut. La vache était tout près maintenant et il vit le feu : un filet mince, rose, rampant au
pied de la fumée entre lui et l'endroit d'où venait la voix de la vache. Chaque fois que ses pieds touchaient terre maintenant il poussait un cri bref, comme une courte prière, essayant de soulever son pied avant d'avoir appuyé tout son corps dessus, puis se tournant immédiatement, étonné, vers l'autre pied qu'il avait oublié un instant ; de sorte que pour le moment, il n'avançait pas du tout, mais remuait sur place, comme s'il dansait, lorsqu'il entendit le cheval qui revenait. Il poussa un cri. Sa voix et celle du sauvage ne firent
qu'une, sauvage, furieuse et désespérée, et il entra en courant dans le feu et fit irruption dans l'air, dans le soleil, dans la lumière, répandant des flammes qui flottaient et disparaissaient derrière lui, semblables à un vêtement en lambeaux. La vache se tenait au bord d'un ravin à environ dix pieds de là, faisant face au feu, tête baissée, mugissant. Il eut juste le temps de l'atteindre et de se retourner, la protégeant de son corps et lui entourant la tête de ses bras, tandis que le cheval fou sortait brusquement de la fumée et se précipitait sur eux. Il ne fit même pas un écart. Il s'envola sans prendre d'élan, dans sa foulée ; des dents, des yeux fous, une longue gueule rouge se penchèrent vers l'idiot, encadrés par le tourbillon rigide de la boucle et de la crinière.
L'animal tout entier flottait au-dessus de sa tête avec une monstrueuse lenteur. L'air était plein d'ailes furieuses et des quatre éclairs en croissant des sabots ferrés, quand toujours hurlant, le cheval disparut derrière le bord du ravin, aspirant la vache d'abord, l'idiot ensuite, comme s'il avait crée un vide puissant sur son passage. La terre se dressa perpendiculairement et monta dans l'espace, un vide bâillait devant lui, sans même ces marches d'escalier maternelles pour le rassurer. Il ne fit aucun bruit en plongeant, avec les deux autres, dans le fossé éboulé, au fond duquel le cheval se remit sur ses pieds sans s'arrêter et reprit son galop, tandis qu'au fond du fossé, l'idiot, tombé sous
la vache qui se débattait et beuglait, reçut la décharge violente des intestins de l'animal contractés par la peur. Au-dessus de lui, dans le fond du ravin, la dernière flamme déchirée en léchait les bords, se retroussait et disparaissait, emportée dans un tourbillon dans la tache immobile de la fumée pâle qui se détachait sur un ciel ensoleillé." William Faulkner, Le hameau
lundi 16 avril 2007
Fumée (1)
"Elle savait, au moment voulu, courir au secours de la chanteuse
suffoquée par un vomissement qui lui soulevait le couvercle, inondait le
foyer, et suscitait
des nuages de fumée. Elle se déshabillait lentement
devant les flammes d'un grand feu de hêtre. à cette heure-là, qu'il
faisait bon
s' étirer, une fois dévêtue, dans la pénombre à peine troublée
par une grande flamme téméraire qui se cassait rapidement le cou à vouloir s' élever
trop haut
! Mademoiselle De Quinconas se mettait alors volontiers à cheval sur une
chaise qu' elle
approchait du feu le plus possible ; et les yeux large
ouverts sur quelque charbon scintillant, méditant sur le sort des pauvres
gouvernantes solitaires, elle envoyait sa main à la promenade, sur les
petits talus de ses chevilles et sur les collines bombées de ses longues et
belles cuisses qui rôtissaient agréablement."
René Boylesve, La leçon d'amour dans un parc
"Le couloir était rempli d'une fumée étouffante : la fumée qu'émet la
paille qui brûle, une fumée particulièrement nauséabonde, suffocante, bleu-blanchâtre.
Si dense était-elle
que je mis quelques temps, les yeux sanglants, les poumons
blessés, à rien distinguer. Ce que j'ai vu : cinq ou six plantons occupés
à sortir du cabinot le plus proche, deux filles qui paraissaient parfaitement
mortes. Leurs corps totalement flasques s'affaissaient dans les bras des
plantons.
Leurs mains traînaient bêtement sur le sol. Leurs visages blafards,
tournés vers le haut pendeloquaient mollement. Je reconnus Lily et Renée; Lina,
je pus la discerner un peu plus loin, qui trébuchait contre la porte de la
cuisine face au cabinot, sa tête couleur de foin se penchant et se balançant
lentement sur la poitrine ouverte de son chemisier, ses jambes très écartées
soutenant
péniblement son corps ployé, les mains cherchant convulsivement la
poignée de la porte. Dans un gros nuage, pesant, meurtrier, la fumée se
déversait du cabinot ouvert. Au coeur du nuage, droite et tendue et belle comme
un ange - son visage hurlant sauvagement dans une vaste nuit de cheveux
ébouriffés, sa
profonde voix sexuelle, rauque et stridente vociférant, féroce,
à travers le noir, au-dessus de l'obscurité et de la fumée - se tenait
triomphante, colossale,
jeune : Céline." E.E. Cummings, L'énorme
chambrée
"Afin de le rendre inexpugnable, ils percèrent des meurtrières dans les
murs et enlevèrent de l' église la toiture de plomb pour en faire des balles
de fronde. Ils allumaient, à la nuit, dans les cours et les cloîtres, de
grands feux auxquels ils rôtissaient des
boeufs entiers, embrochés aux sapins antiques de la
montagne ; et, réunis autour des flammes, dans la fumée chargée d'une
odeur de résine et de graisse, ils défonçaient les tonneaux de vin et de
cervoise. Leurs chants, leurs blasphèmes et le bruit de leurs
querelles couvraient le son des cloches matinales. Enfin, les marsouins,
ayant franchi les défilés, mirent le siège autour du monastère.
C'étaient
des guerriers du nord, vêtus et armés de cuivre. Ils appuyaient aux parois
de la roche des échelles de cent cinquante toises qui, dans l'ombre et l'orage, se rompaient sous le poids des corps et des armes et répandaient
des grappes d'hommes dans les ravins et les précipices ; on entendait, au
milieu des ténèbres, descendre un long hurlement, et
l' assaut recommençait. Les pingouins versaient des ruisseaux de poix ardente
sur les assaillants qui flambaient comme des
torches. Soixante fois, les
marsouins furieux tentèrent
l' escalade ; ils furent soixante fois repoussés. Depuis déjà dix mois, ils tenaient le monastère étroitement
investi, quand, le saint jour de l' épiphanie, un pâtre de la vallée leur
enseigna un sentier caché par lequel ils
gravirent la
montagne, pénétrèrent dans les souterrains de l'abbaye, se répandirent
dans les cloîtres, dans les cuisines, dans l' église, dans les salles
capitulaires, dans la librairie, dans la buanderie, dans les
cellules, dans les réfectoires, dans les dortoirs, incendièrent les
bâtiments, tuèrent et violèrent sans égard à l' âge ni au sexe. Les
pingouins, brusquement réveillés, couraient aux armes ; les yeux voilés d'ombre et
d' épouvante, ils se frappaient les uns les autres, tandis que
les
marsouins se disputaient entre eux, à coups de hache, les vases
sacrés, les encensoirs, les chandeliers, les dalmatiques, les châsses, les
croix d'or et de pierreries.
L'air était chargé d'une âcre odeur de chair
grillée ; les cris de mort et les gémissements s'élevaient du milieu des flammes, et, sur le bord des toits croulants, des moines par milliers
couraient comme des fourmis et tombaient dans la vallée." Anatole France, L'île des pingouins
vendredi 13 avril 2007
Vent
Chergui, dzhari, shamal
Foehn, Eurus, simoun.
D'autan en emporte levant...
"Ô vent qui nous frôles, tantôt chantant une chanson douce et tendre, tantôt gémissant et te lamentant, nous t'entendons
mais ne te voyons point. Nous sentons ta caresse, mais ne saurions
discerner ta forme. Tu es pareil à l'océan d'amour, tu nous submerges,
mais ne nous anéantis point. [...]
Du fond des océans tu te lèves et, de ton épaisse chevelure, ébranles les abimes silencieux. Puis, dans ta fureur, tu détruis les bateaux et anéantis leurs équipages. Te reconnais-tu aussi dans la douce brise, caressant les têtes
bouclées des enfants quand ils jouent près de leurs demeures?" Khalil Gibran, La voix de l'éternelle sagesse
"- Ne vous laissez surtout pas déconcerter par rien, continua le capitaine précipitamment, et toujours faites face au vent. Ils peuvent dire tout ce qu'ils veulent, mais les plus grosses lames courent toujours dans le
sens du vent. Debout au vent - toujours debout au vent - c'est le seul moyen d'en sortir. Vous êtes un novice. Faites face, ça n'est déjà pas si facile.
[...] Quand le grondement cessa il lui sembla qu'il y avait un arrêt de tous les bruits - un arrêt absolu - durant lequel la voix du capitaine Mac Whirr retentit.
- Qu'est-ce que cela? une bouffée de vent? [...]
Le murmure du vent s'approchait rapide. En première ligne on pouvait distinguer une sorte de plainte assoupie et, très loin, à l'arrière,
l'accroissement d'une clameur multiple qui s'avançait en s'étalant. On
y distinguait comme des roulements d'une multitude de tambours, une
note impétueuse et mauvaise, et le chant d'une foule en marche." Joseph Conrad, Typhon
"Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la campagne,
l'on voit, plongé dans d' amères réflexions, toutes les choses revêtir
des formes jaunes, indécises,
fantastiques. L' ombre des arbres, tantôt
vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s'
aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j'
étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rêver, me
paraissait étrange ; maintenant, j' y suis habitué. Le vent gémit à travers
les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante sa
grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent.
Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s' échappent des
fermes lointaines ; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à
la
folie. Tout à coup, ils s' arrêtent, regardent de tous les côtés avec une
inquiétude farouche, l' oeil en feu ; et, de même que les éléphants, avant
de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant
désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les
chiens laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou
terrible et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant qui
crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d' un toit, soit
comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de
la peste à
l' hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air
sublime, contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l' est, contre les
étoiles au sud, contre les étoiles à l'ouest
; contre la lune ;
contre les montagnes, semblables au loin à des
roches géantes, gisantes dans l'obscurité ; contre l' air froid qu'ils
aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de leur narine rouge,
brûlant ; contre le silence de la nuit ; contre les chouettes, dont le vol oblique leur rase le museau,
emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture
vivante, douce pour les
petits ; contre les lièvres qui disparaissent en
un clin d'oeil ; contre le voleur, qui s'enfuit au galop de son cheval
après avoir commis un crime ; contre les serpents, remuant les bruyères,
qui leur font trembler la peau, grincer les dents ; contre leurs propres
aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes ; contre les crapauds qu'ils
broient d' un seul coup de mâchoire (pourquoi se sont-ils éloignés du marais
? ) ; contre les arbres, dont les feuilles, mollement bercées, sont
autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent découvrir
avec leurs yeux
fixes, intelligents ; contre les araignées, suspendues entre
leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver ; contre
les corbeaux qui n' ont pas trouvé de quoi manger pendant la journée, et qui
s' en reviennent au gîte l' aile fatiguée ; contre les rochers du rivage ;
contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles ; contre le
bruit sourd des vagues ; contre les grands
poissons, qui,
nageant, montrent
leur dos noir, puis s' enfoncent dans l' abîme ; et contre l' homme qui
les rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à courir dans
la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par-dessus les
fossés, les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées."
Lautréamont, Les chants de Maldoror
mercredi 11 avril 2007
Sauvage
Parfois sauvage vaut sage
mais souvent sauvage vaut rien.
"Qu'on assimile plus ou moins à des manières de bêtes fauves
ces gens que l'on prétend dénués de culture ou qu'on prête au contraire un caractère édénique à leur vie considérée comme primitive et pas encore corrompue, le fait est que pour la plupart des Occidentaux il y a des hommes à l'état sauvage, des non-civilisés, qui représenteraient l'humanité à un stade répondant à ce qu'est l'enfance sur le plan de
l'existence individuelle." Michel Leiris, Cinq études d'ethnologie
"Les chênes-verts des bois dormaient; le ciel était d'un bleu violent et profond, et sur les lointains on voyait remuer des réseaux de vapeurs tremblotantes comme il s'en forme au-dessus des brasiers.
Lentement je descendis de mon mur mais de l'autre côté, du côté de la campagne - et décidément je m'échappai.
Je traversai d'abord sans m'arrêter la première futaie de chênes pour aller m'enfoncer dans un autre bois un peu plus lointain, en pleine brousse, écartant les ajoncs et les bruyères; je dérangeais en passant tout un petit monde grisé de chaleur, qui faisait la sieste, des sauterelles roses ou bleues, de grosses mantes vertes qui s'abattaient affolées sur moi; je faisais fuir des serpents et de gros lézards; un hibou,
épouvanté d'une visite si inaccoutumée, s'éleva lourdement de son vol soyeux pour retomber bientôt étourdi par trop de lumière. Je jouissais de me dire que personne ne me savait là si loin à cette heure m'enfoncer dans un autre bois un peu plus lointain, en pleine brousse, écartant les ajoncs et les bruyères; je dérangeais en passant tout un petit monde grisé de chaleur, qui faisait la sieste,accablante, et
qu'on devait s'inquiéter de moi m'appeler, me chercher.
Enfin j'arrivai à une clairière, où je m'arrêtai saisi de recueillement et d'extase, tant le lieu me parut idéalement sauvage; de sombres chênes verts l'entouraient de toutes parts; il y avait des buissons d'églantines roses chargés de fleurs, des chèvrefeuilles des touffes d'ancolies, et je cueillis des orchidées blanches qui embaumaient; par terre, c'était un tapis sans doute inviolé de
lichen et de mousse. On sentait l'odeur des marjolaines, du thym, du serpolet, surchauffés par le soleil méridien, et je faisais lever quantité de papillons, les uns aux larges ailes noires, les autres tout petits d'un bleu céleste... C'était ainsi que je m'étais imaginé les campagnes de la Gaule primitive, aux étés d'autrefois, au temps de ces Druides, dont j'allais parfois visiter avec Lucette les autels d'énormes pierres, restés dans un bois du voisinage. J'étais en proie à ce sentiment elmique, dans lequel les Druides devaient bien entrer pour leur part.
Jamais encore je ne m'étais senti si près de cet être ou de cette chose que je n'ai jamais su définir; je cédais tout entier à la fascination et à la terreur de sa présence; mais qu'est-ce que cela pouvait bien être? Était-ce simplement ce que les Latins appelaient Horror nemorum? Je ne le crois pas, puisque dans d'autres bois bien plus profonds que ceux-ci, je n'ai jamais éprouvé rien de pareil. Non, le sentiment elmique a jeté sur ce coin de terre un charme que lui seul possède et que je suis seul à comprendre..." Pierre Loti, prime jeunesse
"A mesure que nous montons de rebord en rebord, nous rencontrons les occupants de la tour disposés par séries et par ordre
de grandeur : fous de Bassan, mouches à baleine, mouettes de toutes
espèces hiérarchiquement échelonnées en sénatorial appareil, tels des
des trônes, principautés et domaines. Cependant, semé ici et là comme
une moucheture sans cesse reprise sur une grande broderie, le pétrel
des mers
poussin de Maman Cury pousse continuellement son cri d'alarme
et de défi. Ce mystérieux oiseau chanteur de l'Océan qui - s'il en
avait le brillant coloris - pourrait, dans son évanescente vivacité,
porter le nom de papillon de l'Océan, émet sous la poupe des navires un
pépiement aussi funeste aux oreilles des
matelots que le tic-tac de la
mort derrière le chambranle de la cheminée aux oreilles des paysans :
sa présence continue dans les Encantadas ne contribue pas peu, dans
l'esprit des marins, à l'enchantement maléfique de l'île.
Avec le
jour grandit le discordant vacarme. Les oiseaux
sauvages célèbrent les
matines par des cris à déchirer le tympan. A tout moment, des volées
s'éloignent de la tour pour rejoindre le choeur voltigeant des nuées,
leurs places aussitôt prises par des myriades d'oiseaux rapides comme
des flèches. Mais, dans cette criarde confusion de mouvements,
j'entends tomber, ininterrompues, les notes claires, argentées, d'un
cor,
pareilles aux stries obliques d'une averse torrentielle. Je lève le regard très haut et aperçois une créature angélique, blanche comme
neige, dotée à l'arrière d'une longue plume en forme de lance pointue.
C'est le brillant, fougueux chantre de l'Océan, l'oiseau de beauté,
justement appelé pour le sifflement impérieux de son invocation, le
"contre-maître d'équipage". Herman Melville, Les îles enchantées
Wild Well will...
samedi 7 avril 2007
Simulacre
Essence et sens
Quand Sigmund l'âcre
stimule l'acte...
Aujourd'hui, quand le sang la travaillait, elle ne pouvait se résoudre à entrer, à consommer, à payer et à sortir; c'était, à ses yeux, de la bestialité, du rut
de chien couvrant sans préambules une chienne; puis la vanité fuyait, inassouvie, de ces maisons tolérées où il n'y avait eu, ni simulacre de résistance, ni semblant de victoire, ni préférence espérée, ni même de largesse obtenue de la part de la marchande qui aurait ses tendresses, suivant les prix. Au contraire, la cour faite à une fille de
brasserie, ménageait toutes les susceptibilités de l'amour, toutes les délicatesses du sentiment. Celle-là, on se la disputait, et ceux auxquels elle consentait à octroyer, moyennant de copieux salaires, un rendez-vous, s'imaginaient, de bonne foi, l'avoir emporté sur un rival, être l'objet d'une distinction honorifique, d'une faveur rare. " Joris Karl Huysmans, A rebours
"Je fis un rêve répugnant, un triple Ephialte. Dans mon rêve,
je voyais un petit chien, mais pas simplement un petit chien; un simulacre de petit chien, très petit, avec les minuscules yeux noirs d'une larve de scarabée; il était blanc, de part en part, et tout froid. De la chair ? Non, pas de la chair, mais plutôt du suif ou de la gelée, ou encore, peut-être, le gras d'un ver blanc, avec, de plus, une sorte de surface rugueuse et ciselée qui rappelait c
elle d'un agneau pascal de beurre, en Russie... dégoûtante imitation. Une créature à sang froid, que la Nature avait pétrie à l'image d'un petit chien avec une queue et des pattes, tout comme un vrai. Il se mettait constamment sur mon passage, je ne pouvais l'éviter; et quand il me touchait, je ressentais une espèce de choc électrique. Je m'éveillai. Sur le drap du lit voisin du mien était couché en
rond, comme un petit gâteau blanc, ce même horrible petit simulacre de chien. Je grognai de dégoût, et j'ouvris les yeux. De tous côtés flottaient des ombres; le lit voisin du mien était vide, et, dans le silence, je vis luire d'un éclat argenté ces larges feuilles de bardane qui, en raison de
l'humidité, croissent sur des bois de lit. Il y avait sur ces feuilles, des taches louches, de nature gluante; je regardai de plus près; il était assis là, collé à la tige grasse, petit, d'un blanc de suif, avec ses petits yeux pareils à des boutons noirs... mais cette fois, enfin, je m'éveillai vraiment." Vladimir Nabokov, La méprise
"L'initiation du jeune Australien à la dignité de guerrier est une cérémonie si importante, que les tribus ennemies suspendent pour cette occasion leurs hostilités et se rencontrent en paix.
Les guerriers font le simulacre d'enlever les garçons âgés de treize à quatorze ans; les femmes se lamentent, pleurent leur perte, et, dans leur désespoir, se tailladent les cuisses avec des écailles de moules jusqu'à ce qu'elles saignent
profusément. Les jeunes gens sont entraînés dans des endroits écartés: quand on pratique les rites mystérieux, un vieillard, perché sur un arbre, tourne le wiktouteihton, instrument sacré formé d'une planchette ovale, attaché par une corde de cheveux d'homme; son bruit strident avertit les femmes et les
enfants de ne pas approcher sous peine de mort.
Le garçon doit parler à voix basse; on épile sa tête, mais on lui met des touffes de mousse au pubis et aux aisselles, les poils en ces endroits caractérisant l'adulte. Les Purnkallas et les Nanos fendent avec un silex aiguisé la verge
jusqu'au scrotum, puis pratiquent la circoncision; d'autres se contentent de couper circulairement le prépuce qu'on passe en guise de bague au doigt médian gauche de l'initié. Le circoncis est expédié dans les montagnes, et pendant un certain temps il doit fuir l'approche de toute femme. Les Koradjée de la Nouvelle-Galles du Sud ne circoncisent pas les jeunes gens, mais leur font sauter une dent de devant, après avoir préalablement incisé la gencive avec un morceau d'os." Paul Lafargue, La circoncision, sa signification sociale et religieuse
Heureuses festivités pascales. A bientôt




