vendredi 30 mars 2007
Poison
Potion ou poison? :
Cul rare se nique.
"Tu as horreur du poison visible qui cause la perte du corps, aie bien d'avantage horreur de la toxine qui tue l'âme. La cigüe est un poison pour
le corps, mais beaucoup plus est le poison de l'âme, le plaisir." Erasme, Le poignard du soldat chrétien
"L'homme est là sans mouvement, bouche béante, les yeux clos, la tête renversée : la forme verte est maintenant penchée sur le nécessaire. Qu'y
cherche-t-elle avec cette ardeur fébrile, à la clarté d'un des flambeaux de la cheminée ? Elle a trouvé, car je ne la vois plus, mais je l'entends remuer des flacons au-dessus de la cuvette, et une odeur bien connue, une odeur qui me prend au cerveau et me grise et m'énerve, se répand dans la chambre : une odeur d'éther.
La forme verte reparaît, se dirige à pas lents, toujours muette, vers l'homme évanoui. Que porte-t-elle avec tant de précaution dans ses mains ?... Horreur ! c'est un masque de verre, un masque hermétique sans yeux et sans bouche,
et ce masque est rempli jusqu'aux bords d'éther, de liquide-poison : la voici qui se penche sur l'être, là, sans défense, offert, inanimé, lui applique le masque sur la face, l'y noue solidement avec un foulard rouge, et comme un rire lui secoue les épaules sous son capuchon de velours sombre : "Tu ne parleras plus, toi", m'a-t-il semblé l'entendre murmurer." Jean Lorrain, Un
crime inconnu
"Je connais et possède plus de cent poisons. Ceux qui foudroient, ceux qui cheminent, ceux qui font du corps une fournaise, ceux qui le glacent, ceux qui le gonflent comme une baudruche, ceux qui le dessèchent, ceux qui le paralysent, ceux qui fardent les joues de tache de beauté brûlantes comme le feu, ceux qui bariolent la peau de tous les abcès, de tous les pus, de toutes les couleurs. Il y a ceux qui
donnent une mort suppliciante et ceux qui assurent la mort comme une illusion. Ceux qui amènent le trépas instantané et ceux qui permettent de le sentir s'approcher." Lucien Bodard, La vallée des roses
"Impossible de vivre sans poison. L'homme est un animal qui ne peut pas ne pas s'empoisonner. Même
les sauvages, tu m'entends bien. Les Chinois, c'est l'opium; les Arabes, le haschisch; les autres, en Amérique, la coca, la kola, toutes sortes de saloperies. Nous les blancs, c'est l'alcool et le tabac.
Et voilà! ceux qui ne prennent rien, c'est qu'ils s'enivrent de
leur salive, comme disait Vallès, c'est qu'ils se saoulent de leur propre venin." G. Duhamel, Chronique des Pasquier
Heureux poiSon d'avril... (Pause)
mercredi 28 mars 2007
Tangente
Tu tangues étrangement
sur d'intangibles dangers...
"Il arrive quelquefois qu'on ne peut rien répondre, et qu'on n'est pas persuadé. On est
son âme un scrupule, une répugnance qui nous empêche de croire ce qu'on nous a prouvé. Un géomètre vous démontre qu'entre un cercle et une tangente vous pouvez faire passer une infinité de lignes courbes, et que vous n'en pouvez faire passer une droite: vos yeux, votre raison, vous disent le contraire. Le géomètre vous répond
gravement que c'est là un infini du second ordre. Vous vous taisez, et vous vous en retournez tout stupéfait, sans avoir aucune idée nette, sans rien comprendre, et sans rien répliquer.
Vous consultez un géomètre de meilleure foi, qui vous explique le mystère. "Nous
supposons, dit-il, ce qui ne peut être dans la nature, des lignes qui ont de la longueur sans largeur : il est impossible, physiquement parlant, qu'une ligne réelle en pénètre une autre. Nulle courbe, ni nulle droite réelle ne peut passer entre deux lignes réelles qui se touchent: ce ne sont là que des jeux de
l'entendement, des chimères idéales; et la véritable géométrie est l'art de mesurer les choses existantes." Voltaire, L'homme aux quarante écus
"La montagne, elle, ne se dépensait pas en gestes inutiles : montait, se reposait, montait encore avec des assises puissantes, des flancs larges, des parois biseautées comme un joyau. Sur les premières crêtes, les tours des maisons-fortes pathanes luisaient comme
frottées d'huile; de hauts versants couleur chamois s'élevaient derrière elles et se brisaient en cirque d'ombre où les aigles à la dérive disparaissaient en silence. Puis des pans de rocs noirs où les nuages s'accrochaient comme une
laine. Au sommet, à vingt kilomètres de mon banc, des plateaux maigres et doux écumaient de soleil. L'air était d'une transparence extraordinaire. La voix portait. J'entendais des cris d'enfants, très hauts sur la vieille route des nomades, et de légers éboulis sous le sabot de chèvres invisibles, qui résonnaient dans toute la passe en échos cristallins. J'ai passé
une bonne heure immobile, saoulé par ce paysage apollinien. Devant cette prodigieuse enclume de terre et de roc, le monde de l'anecdote était comme aboli. L'étendue de montagne, le ciel clair de décembre, la tiédeur de midi, le grésillement du narghilé, et jusqu'aux sous qui sonnaient dans ma poche, devenaient les éléments d'une pièce où j'étais venu, à travers bien des obstacles, tenir mon rôle à temps.
"Pérennité... transparente évidence du monde...appartenance paisible..." moi non plus, je ne sais comment dire..car pour parler comme Plotin :
Une tangente est un contact qu'on ne peut concevoir ni formuler.
Mais dix ans de voyage n'auraient pas pu payer cela.
Ce jour-là, j'ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s'en trouverait changée. Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps
vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr." Nicolas Bouvier, L'usage du monde
lundi 26 mars 2007
Combat
"Uppercut, crochet,
LaMotta semble touché.
- Serr' les dents Marcel !"
Well, Haïkus...
"Le lendemain matin, en ville, une circulation telle qu'aller à pied jusqu'à la
pente où se trouve l'église contenant le tableau
de la Résurrection fut un
véritable combat. Sur l'Egnatia, l'avenue est-ouest large comme un fleuve, les
autos, au milieu des sifflets perpétuels des agents de police, passaient comme
des flèches sans la moindre interruption, de sorte que l'autre rive et ses
façades restèrent longtemps non seulement
inaccessibles, mais même invisibles.
Et, enfin arrivé dans l'artère nord-sud, abrupte et sinueuse, sans trottoirs, il
fallait pour avancer non seulement se serrer contre les vieux murs de brique,
mais aussi, de temps à autre, pour
atteindre sans dommage le prochain lacet, se
faire le plus petit possible devant les camions, une épaule en avant, les mains
dans les fentes des murs comme un escaladeur." Peter Handke, Mon année dans la baie de personne
"Lorsqu'un homme baise la lèvre supérieure d'une femme, et celle-ci, en retour, baise la lèvre inférieure de son amant, cela est le baiser de la lèvre supérieure.
Lorsque l'un d'eux prend entre ses lèvres les deux lèvres cela s'appelle un baiser
cernant. Mais cette sorte de baiser n'est par une femme que sur un homme sans moustaches. Et si, de ce baiser, l'un des amants touche avec sa langue les dents, et
le palais de l'autre, cela s'appelle le combat de la langue. Il y a de pratiquer, de la même manière, la pression des dents de l'un la bouche de l'autre." Vâtsyâyana Mallanâga, Les Kama Sutra
"Je revois l'image de cet homme qui me dit : "c'est le combat de ta vie, tu dois le gagner!". Je revois le regard de cette femme qui pleure, qui a peur, qui me crie : "non n'y va pas, il va te massacrer, tes lèvres explosées ne pourront même plus m'embrasser." C'est pourtant pour elle que je me bats. C'est pourtant ma vie d'avancer, de toujours avancer. Vivre libre c'est vivre seul. Les coups que l'on prend font
toujours plus de mal à ceux qui vous aiment qu'à soi-même. Je sais que je devais y aller. Pourquoi elle m'obstrue la pensée, celle-là ?
La boule rouge approche, je respire son odeur de cuir. Il y a beaucoup de monde autour. Je les vois tous, eux et leurs bouches hurlantes. Pourtant je ne les
entends pas. Le coup de pied m'avait atteint à la tempe, l'arbitre n'avait pas arrêté le combat. Le coup est arrivé juste quand je pensais à elle. Je les vois hurler et pourtant je ne les entends pas. Ils sont très énervés. Lui là, celui avec son pull rouge, qui trépigne et qui crie plus fort encore que les autres. Je ne l'entends pas non plus, mais je
comprends bien qu'il dit "tue-le ! tue-le !". Je suis dans l'arène.
Mais qu'est-ce que je fais là ? Je ne sais plus. Tout cela est absurde. Et je vais mourir. Tout cela a-t-il une importance? Je souris. Intérieurement. Je devais gagner. C'est sûr tu verras. Mais c'est comme à la guerre. On te dit
toujours, tu verras, c'est nous les justes, c'est nous qui avons raison, nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. Et je me retrouve en face de ce mec que je ne connais pas, qui ne m'a rien fait et qui est mon ami. Et qui va me tuer parce que c'est la loi de la compétition." Fred Alpi, La boule rouge
samedi 24 mars 2007
Somnolence
"Là, des somnolences la prenaient; brisées par les
veilles, elle sommeillait, elle cédait à l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, dès qu'elle était assise."
Zola, Thérèse Raquin
"Je ne sais vraiment pas si l'ennui n'est que l'équivalent éveillé
de la somnolence du vagabond, ou si c'est
quelque chose, en fait, de plus noble
que cet engourdissement. L'ennui est fréquent chez moi, mais son
apparition -
pour autant que je sache et que j'y aie prêté attention - n'obéit pas à des
règles précises. Je peux passer un dimanche inerte sans le
moindre ennui; je
peux le ressentir brusquement, comme un nuage extérieur, alors que je me trouve
en plein travail. Je ne parviens pas à établir de lien entre l'ennui et ma bonne
ou mauvaise santé; je ne
parviens pas à y reconnaître l'effet de causes situées
dans la partie la plus évidente de moi-même." Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité
"Un soir où j'étais étendu de tout mon long sur le pont de mon vapeur,
j'entendis des voix qui approchaient - et voilà l'oncle et le neveu qui se
promenaient en suivant la berge. Je reposai la tête sur le bras, et m'étais
presque assoupi, quand quelqu'un glissa, pour ainsi dire dans le creux de mon
oreille: ''Je n'ai pas plus de méchanceté qu'un petit enfant, mais je n'aime pas
qu'on me dicte ce que je dois faire. C'est
moi le directeur - oui ou non? On m'a
donné l'ordre de l'envoyer là-bas. C'est incroyable..." Je me rendis compte que
les deux hommes étaient sur la berge, contre l'avant du vapeur, juste au-dessous
de ma tête. Je ne bougeai
pas; il ne me vint pas à l'idée de bouger: j'étais somnolent. ''C'est désagréable, en effet, grogna l'oncle. - Il a demandé à
l'Administration qu'on l'envoie là-bas, dit l'autre, avec l'intention de montrer
de quoi il est capable; et l'on m'a adressé les instructions en conséquence.
Regarde-moi les relations que doit avoir cet homme. Ce n'est pas terrible? "
Tous deux convinrent que c'était terrible, puis émirent plusieurs expressions
étranges. ''Font la pluie et le beau temps
- un seul homme - le Conseil - par le
bout du nez" - lambeaux de phrases absurdes qui dissipèrent ma somnolence, en
sorte que je n'avais plus guère l'esprit embrumé quand l'oncle dit: ''Il se
pourrait que le climat te débarrasse de cet obstacle. Il est seul, là-bas? -
Oui, répondit le directeur." Joseph Conrad, Au coeur des ténèbres
jeudi 22 mars 2007
Gare
"Le matin, j’allais chercher les journaux à la gare.
C’était mon premier rendez-vous important de la journée. Il n’y
avait pas
vraiment de gare au sens propre, juste un petit quai, beaucoup trop court pour
tous les wagons du train. Ce paradoxe obligeait les voyageurs à lancer leurs
paquets — où il n’y avait rien de précieux à protéger — puis à sauter. Dès la
descente du train, tu te retrouvais au
cœur du village. Aucune portière ne
séparait la gare du village, aucune frontière entre le lieu où on était installé
et le moment du voyage. Le village tout entier était comme
une porte ouverte en
permanence. Mais cette simplicité était trompeuse ; la différence entre le monde
d’où tu venais et celui où tu te rendais était grande. Peut-être cette
simplicité à l’entrée était-elle un camouflage qui t’impliquait plus encore dans
ce lieu."
Ala Khaleed, Part absente
"Le train n'avait pas encore quitté la gare. Il progressait
lentement dans l'air chaud et les relents de diesel. J'éprouvai des sensations
nouvelles. Les odeurs du voyage. La liberté. J'étais parti! Seul! Je présentai
une joue après l'autre à la caresse du vent pour effacer son baiser. Il ne
m'avait jamais embrassé de cette façon en public. Comment pouvait-il m'embrasser
comme ça tout en
m'expédiant loin de lui? Je me fis siffler trois fois le long
du quai. Quel concert! N'apercevant plus mon père et Gaby, je reculai
nonchalamment pour bien montrer que je me fichais pas mal de leurs
avertissements.
" David Grossman, L'enfant zigzag
"La gare, c'est aussi un des endroits où l'on peut voir sans être vu, parce qu'il y a trop d'agitations et de hâte pour qu'on fasse attention à qui que ce soit. Il y a des gens de toutes sortes dans la gare, des méchants, des violents à la tête cramoisie, des gens
qui crient à tue-tête; il y a des gens très tristes et rès pauvres aussi, des vieux perdus, qui cherchent avec angoisse le quai d'où part leur train, des femmes qui ont trop d'enfants et qui clopinent avec leur cargaison le long des wagons
trop hauts." Jmg Le Clézio, Désert
"Ma non-arrivée dans la ville N s’est passée à l’heure
ponctuelle
Je te l’avais annoncé par une lettre non envoyée.
Tu as eu tout le temps de ne pas arriver à l’heure
Le train est arrivé quai trois un flot de gens est descendu.
La foule en sortant emporta l’absence de ma personne
Quelques femmes s’empressèrent de prendre ma place dans la
foule
Quelqu’un que je ne connaissais pas courut vers une d’entre
elles
qui le reconnut immédiatement.
Ils échangèrent un baiser qui n’était pas pour nos lèvres.
Entre temps une valise disparut qui n’était pas la mienne
La gare de la ville N a passé son examen d’existence objective
Tout était parfaitement en place et chaque détail avançait sur des
rails infiniment bien tracés.
Même le rendez-vous a eu lieu.
Mais sans notre présence.
Au paradis perdu de la probabilité
Ailleurs ailleurs. Combien résonnent ces mots."
Wislawa Szymborska, Gare
mardi 20 mars 2007
Choix
- Gamosépale
ou dicotylédone ?
- Une fleur ! Pour offrir !
Well , Haïkus...
"Debout sur la pointe des pieds pour arriver à voir au-delà du
pupitre, il parla
sans discontinuer, en ce matin de juin, introduisant et développant à loisir sa
métaphore préférée. Le calcaire de Salem, confie-t-il à l'assistance sous le
charme, a la rare et remarquable qualité de la pierre de taille: il se laisse
indifféremment découper en tous sens, il n'a aucune propension naturelle. «Et je
vous le dis, à vous jeunes filles qui allez faire votre chemin dans le monde:
imaginez que ce matériau miraculeux forme la substance même de vos
vies. Vous
êtes les tailleurs de pierre. Vous tenez entre vos mains les outils de
l'intelligence. Votre existence sera ce que vous en ferez. Vous pouvez opter
pour la douceur de vivre ou l'âpreté de l'existence, pour la clarté ou pour
l'obscurité, pour la force de l'énergie
ou celle de l'indolence, vous pouvez vous battre ou rester à la traîne. Echouer tragiquement ou prendre brillamment
votre essor. Le choix vous appartient, jeunes citoyennes du monde."
Carol Shields, La mémoire des pierres
"La grosse affaire fut de monter la maison. Nana avait bien Zoé, cette fille dévouée à sa fortune, qui depuis des mois
attendait tranquillement ce brusque lançage, certaine de son flair. Maintenant, Zoé triomphait, maîtresse de l'hôtel, faisant sa pelote, tout en servant madame le plus honnêtement possible. Mais une femme de chambre ne suffisait plus. il
fallait un maître d'hôtel, un cocher, un concierge, une cuisinière. D'autre part, il s'agissait d'installer les écuries. Alors, Labordette se rendit fort utile, en se chargeant des courses qui ennuyaient le comte.
il maquignonna l'achat des chevaux, il courut les carrossiers
guida le choix de la jeune femme, qu'on rencontrait à son bras chez les fournisseurs. Même Labordette amena les domestiques : Charles, un grand gaillard de cocher, qui sortait de chez le duc de Corbreuse ; Julien, un petit maître d'hôtel tout frisé, l'air souriant; et un
ménage, dont la femme, Victorine, était cuisinière, et dont l'homme, François, fut pris comme concierge et valet de pied. Ce dernier, en culotte courte, poudré, portant la livrée de Nana, bleu clair et galon d'argent, recevait les visiteurs dans le vestibule. C'était d'une tenue et d'une correction princières." Émile Zola, Nana
dimanche 18 mars 2007
Eternel
"Simplement être,
là, juste là, maintenant.
Voilà l'éternel !"
Well, Haïkus...
"Les innombrables êtres de l'univers vivent et meurent tour à
tour, conscients
pour certains, inconscients pour d'autres, mais tous courent après l
a longévité
ou l'éternité, vœux dérisoires. En réalité, tout être est éternel, pour peu
qu'il ait existé dans ce monde, ne fût-ce qu'une seconde, car cette seconde même
contient l'éternité. Je n'ai donc aucune intention de partir en quête d'une
éternité illusoire et floue : elle
est déjà là, dans ma vie." Zhang Xianliang, La moitié de l'homme c'est la femme
"L'éternel masculin et l'éternel féminin sont, pour une large
part,
l'oeuvre des contingences sociales, et rien n'est plus malaisé que de
démêler, dans l'empreinte sexuelle, ce qui appartient en propre à
l'animal masculin et à l'animal féminin." Jean Rostand, l'Homme
"C'était une rivière du pays des merveilles, le vide d'une
éternité dorée, faite d'odeur de mousse, d'écorce, de branches, de terre; de mystérieuses visions ululantes se dressaient devant mes yeux, tranquilles pourtant et éternelles; les arbres faisaient une chevelure aux collines et les rayons de soleil dansaient. Quand je
regardais en l'air, les nuages prenaient des visages d'ermites - comme moi. Les branches de pins semblaient heureuses de tremper dans le courant. Les cimes des arbres se perdaient dans le brouillard. Les feuilles s'agitaient dans la brise du nord-ouest
comme si elles avaient été crées pour leur propre joie. Les neiges les plus hautes, à l'horizon, semblaient vierges, berceuses et chaudes. Tout était éternel, détendu et vivant; tout était au-delà de la vérité, au-delà de l'espace vide et bleu."
Jack Kerouac, Les clochards célestes
"Il arrivera dans le vacarme et le fracas et le tumulte. Il
arrivera en
hurlant et en riant et en criant et en gémissant. Il arrivera Si vite que tu lui
tendras les bras malgré toi pour l'enlacer. Tu le sentiras arriver et tu te
tendras pour le recevoir et la terre qui sera ta couche éternelle tremblera lors
de vos noces.
Silence.
Qu'est-ce que c'est qu'est-ce que c'est oh mon Dieu un homme
peut-il descendre plus bas un homme peut-il être
réduit à moins?
La
lassitude et l'épuisement haletant et convulsif. Toute vie disparue toute vie
gâchée et réduite à rien à moins que rien au seul germe de rien. Une sorte d'écœurement qui vient de la honte. Une faiblesse qui ressemble à la mort la
faiblesse et le néant et une prière. Mon Dieu accordez-moi le repos emportez-moi
cachez-moi l
aissez-moi mourir oh mon Dieu je suis déjà si las dans un état déjà
si voisin de la mort déjà trépassé et encore vivant oh mon Dieu cachez-moi et
accordez-moi la paix."
Dalton Trumbo - Johnny got his gun
"A partir d'Irkoutsk le voyage devint beaucoup
trop lent
beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train qui
contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux et de
lampions
Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l'hymne au
Tzar
Si j'étais peintre, je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune
sur la fin de ce voyage
Car je crois bien que nous étions tous un peu
fou
Et qu'un délire immense ensanglantait les faces énervées de mes
compagnons de voyage
Comme nous approchions de la Mongolie
Qui ronflait
comme un incendie
Le train avait ralenti son allure
Et je percevais dans
le grincement perpétuel des roues
Les accents fous et les sanglots
d'une
éternelle liturgie."
Blaise Cendrars, Prose du transsibérien
Ce qui est terne est dur, mais ce qui dure est éternel...
Heureuse semaine
vendredi 16 mars 2007
Ruelle
L'art hue, l'art hèle
dans les rues et les ruelles
"Nous disons des fentes étroites, et nous ne pouvons pas
donner une plus juste idée de ces ruelles obscures, resserrées, anguleuses, bordées de masures à huit étages." Victor Hugo, les Misérables
"Dans ma ruelle, on ne s'installe jamais pour longtemps.
Les gens qui la hantent
sont des nomades de la ville, des voyageurs éternels errant dans le labyrinthe
chaotique et poussiéreux des rues. Ils déguerpissent aussi vite qu'ils sont
apparus, sans laisser de traces, car ils n'ont strictement rien. Ils vont plus
loin, attirés par le mirage d'un emploi, effrayés par une épidémie venant de se
déclarer dans la ruelle ou chassés par les propriétaires des cases et des
vérandas à qui ils ne peuvent payer le loyer de leur place. Tout dans leur vie
est provisoire, mouvant et
précaire, existe sans exister. Et quand quelque chose
existe, pour combien de temps? Cette incertitude permanente fait que les hommes
de ma ruelle se sentent toujours menacés, sont constamment effrayés. Ayant
abandonné la misère de leur campagne, ils ont fait le voyage jusqu'à la ville
avec l'espoir d'y vivre mieux. Celui qui y a retrouvé un cousin peut compter sur
son soutien, sur un coup de pouce. Mais beaucoup de ces villageois d'hier
n'ont
trouvé aucun proche, aucun membre de leur tribu. Souvent ils ne comprennent même
pas la langue qu'ils entendent dans la rue, ils ne savent pas demander le
moindre renseignement. L'univers de la ville les engloutit. Le lendemain de leur
arrivée, ils ne sont plus capables d'en sortir."
Ryszard Kapucinski, Ebène, Aventures africaines
mercredi 14 mars 2007
Résine
La soif du bois est sa sève
et sa raison la résine
"Ils travaillaient depuis six jours sur un long canoë à l’armature en tremble et
recouvert d’écorce de bouleau dont les morceaux étaient cousus ensemble avec un
nerf d’orignal. L’étanchéité de ces coutures était assurée avec une gomme mêlant
de la résine de pin et
du duvet d’oie. Ohio avait taillé les pièces de bois et
les avait laissées tremper dans de l’eau bouillante. Pour ce faire, il avait
creusé un trou oblong dans le sol et y avait étendu une peau d’orignal. Il avait
rempli d’eau le petit bassin ainsi formé, y jetant des pierres brûlantes qu’il
remplaçait jusqu’à obtenir la température souhaitée, proche de l’ébullition.
Le
bois ainsi chauffé se pliait selon la courbure que l’on désirait. Puis il
séchait, maintenu dans la bonne position par de grosses pierres, ajustées avec
des coins de bois". Nicolas Vannier, Le chant du Grand Nord
"Il régnait un odeur de bois fraîchement coupé. Elle se répandait de la route jusqu'à la rivière, elle
remplissait l'air et flottait au-dessus de l'eau, elle pénétrait partout, elle m'engourdissait et me faisait tourner la tête. J'étais au centre de tout. Je sentais la résine, mes vêtements et mes cheveux sentaient la résine; la nuit, dans ma couchette, ma peau sentait la résine. Je m'endormais avec l'odeur de la résine, je me réveillais avec l'odeur de la résine, l'odeur de la résine
m'accompagnait du matin au soir. Je faisais un avec la forêt. Pataugeant dans des brindilles de sapin, je courais partout en coupant des branches comme mon père m'avait appris à le faire : aussi près du fût que possible, pour ne rien laisser dépasser qui puisse gêner le passage du couteau à écorcer ou blesser les pieds des hommes qui auraient à marcher sur les grumes et les séparer quand elles s'agglutineraient sur la rivière." Per Petterson, Pas facile de voler des chevaux
lundi 12 mars 2007
Péché
" - Allez, vous êtes folle; vous avez
encore une vingtaine d'années de jolis péchés à faire : n'y manquez
pas; ensuite vous sous en repentirez, et vous irez vous en vanter aux
pieds du prêtre, si cela vous convient." Diderot, Jacques le fataliste
"La reine se divertit à notre jeu national : le jeu des confessions
publiques. Ici, chacun crie ses péchés à la face tous; et il n'est pas
rare, aux jours fériés, de voir quelque commerçant, après avoir baissé
le rideau de fer de sa boutique, se traîner sur les genoux dans les
rues, frottant ses cheveux de poussière et hurlant qu'il est un
assassin, un adultère ou un prévaricateur." Sartre, les Mouches






