mercredi 28 février 2007
Ride

Jour après jour, le temps d'éphéméride
"Il n'y avait plus sur la mer, où la tempête avait labouré, que de longues rides régulières qui se déployaient en éventail." Saint-Exupéry, Courrier Sud
Une profonde ride creusait donc le front de Könik, elle descendait droit des premiers cheveux à la racine du nez, elle continuait même sur le nez et s'arrêtait à la pointe du menton, il était né ainsi, c'était comme un signe que quelqu'un aurait gravé sans lui demander son avis, qui coupait
son visage en deux moitiés. Les deux moitiés du visage ne semblaient pas du tout s'accorder : l'une était comme taillée dans un tronc de bouleau, dure et permanente, l'autre était comme du cuir humide, relâchée et molle, l'un de ses yeux était sec et grand ouvert, l'autre, à moitié fermé, suintait tant que Könik devait sans cesse l'essuyer du revers du poignet. Eira avait coutume de poser l'index sur la ride et de le glisser sur son front.
Torgny Lindgren, La lumière
mardi 27 février 2007
Interstice
Qu'y glisser de plus sensuel que de silencieux et suaves grains de silice ?
"Je finissais de négocier mon passage, centimètre par centimètre,
quand le chauffeur du camion, je suppose, est sorti du pub, s'est engouffré dans
l'interstice et, à grands gestes, m'a fait signe d'avancer. C'était un jeune
type avec un gros ventre qui étirait son sweat-shirt, déformant ainsi le logo de
sa marque de bière, et dont la face rougeaude
s'ornait de magnifiques favoris
qui auraient fait honneur à un soldat de la reine Victoria". William Boyd, La vie aux aguets
"Une extrême tension apparut sur le visage du serveur. La main s’empara de la
bouteille avec fermeté mais en préservant avec le panier un interstice de
l’épaisseur d’une feuille de papier. Le goulot se glissa auprès du verre avec la
prudence du chat. La bouteille n’allait-elle pas être agitée, le vin troublé, la
lie soulevée – pendant tout le temps où le vin était versé, le romancier retint
son souffle. Le serveur remplit les deux verres avec douceur, lenteur, en
plusieurs fois, et à l’instant où il eût terminé, on l’entendit pousser un petit
soupir. C’était
fini. La première partie de la cérémonie s’était déroulée sans
encombres, le dernière goutte avait été rentrée dans la bouteille sans couler,
la lie ne s’était pas non plus échappée. Par-delà les deux verres remplis
d'Histoire, les deux hommes échangèrent un regard éperdu avant de se sourire.
[...]
Il y avait là, une nouvelle fois, un fruit ayant accompli sa
métamorphose." Kaikô Takeshi, Romanée Conti 1935
lundi 26 février 2007
Fatalité

Fate et alitée !...
Debout ! tu n'as rien à faire chez nous, futile fatalité !
Ce héros [le héros romantique] est "fatal" parce que la fatalité confond le bien et le mal sans que l'homme puisse s'en
défendre. La fatalité exclut les jugements de valeur. Elle les remplace par un "C'est ainsi" qui excuse tout, sauf le Créateur, responsable unique de ce scandaleux état de fait.
Camus, l'Homme révolté
Avant de m'abandonner à la fatalité de ma destinée, qu'on me permette de
tourner un moment les yeux sur celle qui m'attendait naturellement si j'étais
tombé dans les mains d'un meilleur maître. Rien n'était plus convenable à mon
humeur, ni plus
propre à me rendre heureux, que l'état tranquille et obscur d'un
bon artisan, dans certaines classes surtout, telle qu'est à Genève celle des
graveurs. Cet état, assez lucratif pour donner une subsistance aisée, et pas
assez pour mener à la fortune, eût borné mon ambition pour le reste de mes
jours, et, me laissant un loisir honnête pour cultiver des goûts modérés, il
m'eût contenu dans ma sphère sans m'offrir aucun moyen d'en sortir. Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions
dimanche 25 février 2007
Foule
La foule s'affole, se presse, se stresse et se défoule
"Il était midi. La foule emplit les rues, allant et venant, se
dispersant ou s'agglomérant, circulant ou stationnant, s'écoulant dans les bouches du métro comme un ruisseau de bitume, assaillant les
autobus comme une nuée de sauterelles : une foule qui se marchait sur les pieds, s'enfonçait les côtes à coups de coude, se crachait dans le dos : une foule rognonneuse, ténébreuse, avagivitévée ["agitée" en javanais]."
Queneau, les Derniers jours
"Le train était bondé, et lorsque les passagers commencèrent à envahir la rampe d'accès et arriver vers lui, ils se transformèrent en foule agitée. Quinn battait nerveusement sa cuisse droite avec le cahier rouge, se dressait sur la pointe des pieds et scrutait la cohue. Rapidement les gens affluèrent autour de lui. Des hommes et des femmes, des enfants et des personnes âgées,des adolescents et des bébés, des riches et
des pauvres, des hommes noirs et des femmes blanches, des hommes blancs et des femmes noires, des asiatiques et des arabes, des hommes en marron et en gris et en bleu et en vert, des femmes en rouge et en blanc et en jaune et en rose, des enfants en tennis, en chaussures de cuir et en bottes de cow-boy, des gros, des maigres, des grands, des petits, tous différents les uns des autres, chacun irréductiblement soi-même." Paul Auster, Trilogie New-Yorkaise
vendredi 23 février 2007
Rituel
Du rot au rut : Rites, rythmes et rituels d'une autre irréalité
Le rituel plonge très profond dans la vie animale : parades de
séduction, rites de cour, rites de communication, de pacification, de soumission. Nous-mêmes pratiquons des rites de communication sociale, gestes ou paroles de pacification, serrement de
mains, abrazos, formules de courtoisie, de respect, rites d'accueil du parent, de l'ami, de l'étranger, rites de cour amoureuse, rites de comportement (rites domestiques du petit matin), rites d'exorcisme de l'angoisse, habitudes se perpétuant en rites." Edgar Morin, la Méthode
"Le chemin de fer, avec le jalonnement figé de ses gares,
fondait une sorte de rituel du voyage, basé non seulement sur les préparatifs précurseurs, l'inflexibilité de l'horaire, mais plus encore sur la scansion rigide des étapes : les stations du train
enchanté qu'était pour moi chaque année le wagon qui nous emmenait à Pornichet, leur liste connue par coeur, immuable comme une litanie, donnaient à ce chemin de plaisir, dans la gradation de l'attente progressivement comblée, une solennité qui n'était guère inférieure pour l'enfance à ce que peut être, dans la gradation de l'angoisse, celle des stations d'un chemin de croix."
Julien Gracq, Lettrines 2 dans Oeuvres complètes
Je vous invite à poster vos expériences vécues sur ce thème
jeudi 22 février 2007
Elégance
"L'élégant qui tient le haut du pavé n'a plus la même sorte
d'élégance; il étale d'autres gilets et d'autres cravates [...] nous avons eu tour à tour le petit-maître, l'incroyable, le mirliflor, le dandy, le lion, le gandin, le cocodès et le petit crevé. Il suffit de quelques années pour balayer et remplacer le nom et la chose." Taine, Philosophie de l'art
Elégance : Elle est Mode. Elle est manne. Elle manigance!
"Le contentement visible qu'éprouve l'individu
devant son élégance excite l'esprit d'imitation et crée, peu à peu, l'élégance du nombre,
c'est à dire la mode : le grand nombre veut arriver, par la mode, à ce bienfaisant contentement de soi que procure l'élégance, et il y parvient."
Nietzsche, Humain
mercredi 21 février 2007
Carnaval
"Tous les artisans de Jacmel (tailleurs, ferblantiers, cordonniers,vanniers, chaudronniers) mirent en veilleuse leurs
occupations habituelles pour se consacrer à la fabrication des masques et déguisements du carnaval. On entreposa à l'hôtel de ville des stocks de confettis et de serpentins, des caisses de banderoles, fanions, guirlandes, lanternes vénitiennes pour la décoration de la place et des rues environnantes. Quant aux
mystérieuses boites en cartons, sans étiquettes, qu'on vit trois pompiers débarquer d'un camion de la gendarmerie, on imagina qu'elles contenaient des pièces de feu d'artifice et des allumettes de Bengale."
René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves
Un quart naval, trois quarts nivores
Incarne, avale, ton coeur ton corps...
"A DUNKERQUE quand vient le carnaval, on est tous
joyeux comme des cigales
on se grime on s'met de la peinture,on s'en fout
plein la fegur'
on s’habille avec de vieux habits et l'on sort son grand
parapluie.
Avec tout cà on est paré pour le Carnaval et le boulot on s'en
fout pas mal.
On est heureux, on est heureux avec les Dunkerquois au carnaval
on est les rois
On est heureux, on est heureux avec les Dunkerquois, on s'ra
toujours les rois."
Chanson du carnaval de Dunkerque
mardi 20 février 2007
Espérance
"La famille de Labiche reposait sur les dots et les héritages. On disait délicieusement : les espérances. Ces "espérances" sont
réduites parce que l'"espérance de vie" ne cesse de croître, les monnaies de se dévaluer et que les filles, même celles de la bourgeoisie, songent plus à leurs métiers qu'à leurs dots."
Emmanuel Berl, le Virage
C'est "l'espé-rente" folle qui nous console de tomber du nid (chanson populaire)
- Qu'est-ce que l'Espérance ?
- L'Espérance est une vertu surnaturelle par laquelle nous attendons de Dieu, avec confiance, sa grâce en ce monde et la gloire éternelle dans l'autre [...]
On oublie trop [...] que l'espérance est une vertu, qu'elle est une vertu théologale, et que de toutes les vertus [...] elle est peut être la plus agréable à Dieu.
Qu'elle est assurément la plus difficile, qu'elle est peut-être la seule difficile.
Ch. Péguy, le Porche du mystère de la deuxième vertu
lundi 19 février 2007
Naufrage
"Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent rattacher encore les mains généreuses?"
A. de Vigny, Servitude et grandeur militaires
"Le naufrage c'est l'idéal de l'impuissance. Etre près de la terre et ne pouvoir l'atteindre,
flotter et ne pouvoir voguer, avoir le pied sur quelque chose qui parait solide et qui est fragile, être plein de vie et plein de mort en même temps, être prisonnier des étendues, être muré entre le ciel et l'océan [...] cet accablement stupéfie et indigne".
Hugo, l'Homme qui rit
dimanche 18 février 2007
Bibelot
Le bibelot, - manie raffinée d'une époque inquiète où les
lassitudes de l'ennui et les maladies de la sensibilité nerveuse ont conduit l'homme à s'inventer des passions factices de collectionneur.
Paul Bourget, Nouveaux essais de psychologie contemporaine
Je disais à Rachel : "Il y a deux sortes de femmes. La femme-bibelot que l'on peut manier, manipuler, embrasser du
regard, et qui est l'ornement d'une vie d'homme. Et la femme-paysage. Celle là, on la visite, on s'y engage, on risque de s'y perdre. La première est verticale, la seconde horizontale. La première est volubile, capricieuse, revendicative, coquette. L'autre est taciturne, obstinée, possessive, mémorante, rêveuse."
Michel Tournier, Le roi des Aulnes




